Ce que Complément d’Enquête n’a pas dit sur « l’affaire de Creil »

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L’émission Complément d’enquête (diffusée le 6 octobre 2016) a consacré un reportage sur la première « affaire de foulard » en France. Problème : la relation des évènements se fonde principalement sur le témoignage de Samira Saïdani – l’une des élèves exclues du collège Gabriel Havez de Creil en 1989 – et sur la mise en cause des ambitions politiques (avérées) du chef d’établissement de l’époque, Ernest Chénière.

Or, ce récit médiatique est lacunaire à bien des égards. Il occulte notamment le contexte local de l’affaire (l’essor du mouvement Tabligh dans la ville de Creil en 1989) et le passif disciplinaire de certaines des collégiennes, autant d’éléments qui donne à « l’affaire » une toute autre dimension que celle présentée par Complément d’enquête.

Ci-après un extrait de Islamophobie : la contre-enquête (Plein Jour, 2014) (pp. 212-218) consacré à la fameuse « affaire de Creil », afin de mieux remettre en perspective un événement qui fait aujourd’hui encore office de mythe fondateur pour la sociologie de l’islamophobie.


Un mythe fondateur : « l’affaire de Creil »

« L’affaire de Creil », à l’origine de la polémique nationale sur le port du voile à l’école en 1989, est (…) riche d’enseignement, en particulier lorsque l’on se réfère au récit très circonstancié du professeur Jean-François Monnet (1).

Début octobre 1989, trois élèves sont exclues du collège Georges-Havez après avoir refusé d’ôter leur voile en cours. Le collège compte alors des élèves de 25 nationalités différentes, et plus de la moitié d’entre eux sont présumés de culture musulmane (500 sur 875, selon le MRAP). Les revendications religieuses ou communautaires y sont sources de perturbations chroniques – lors du shabbat, une vingtaine d’élèves de confession juive manquent les cours ou se refusent à écrire pendant les cours en fin de semaine. Aussi, dès la rentrée de septembre, le principal Ernest Chénière – déjà en froid avec une partie des parents d’élèves pour avoir qualifié Creil de « poubelle sociale » – avait adressé un courrier aux familles afin qu’elles rappellent à leurs enfants la nécessité « de limiter l’extériorisation excessive de toute appartenance religieuse ou culturelle » et « de respecter le caractère laïc de [l’]établissement ». Une première sanction tombera un mois après, avec l’écho que l’on sait, contre trois élèves voilées : les sœurs Leila et Fatima Achabou (filles d’un ouvrier marocain) et Samira Saidani (fille d’un prédicateur tunisien affilié au mouvement Tabligh).

Or, bien que le fait soit connu dès 1990 grâce à l’article de Jean-François Monnet, on omet généralement de rappeler que pendant l’année scolaire précédente, les mêmes élèves étaient admises avec leur voile dans l’établissement, tant qu’elles le retiraient pendant les cours. Elles figuraient même au premier rang d’une des photographies du « projet d’établissement » de l’année 1988-1989. Cette tolérance était parfaitement conforme à l’esprit de la loi du 10 juillet 1989 (dite d’orientation sur l’éducation) en ce qu’elle respectait le droit à la liberté d’expression des élèves et/ou l’éducation dispensée par les parents, sans pour autant permettre au religieux d’empiéter sur les activités d’enseignement proprement dites.

C’est seulement au cours du printemps 1989, après la mort de l’imam Khomeiny, que la situation se dégrade. Les trois élèves multiplient les actes de prosélytisme, réclament le droit de faire leurs prières quotidiennes durant les heures de cours et commencent à refuser d’ôter leur voile dans les classes. Ainsi, quoi que l’on puisse penser des indélicatesses du chef d’établissement et de son parcours politique ultérieur, l’exclusion survenue en octobre 1989 pouvait a priori difficilement être perçue comme une sanction arbitraire.

C’était compter sans la médiatisation de l’affaire et la réaction en chaîne qui allait s’ensuivre. L’exclusion est d’abord relatée, le 3 octobre 1989, dans un article du Courrier picard qui joue à plein la carte de la dramatisation, dénonçant une « logique qui, en regardant dans le rétroviseur de l’histoire, fait pour le moins froid dans le dos ». Le jour suivant, l’histoire est relayée par Libération. Le surlendemain, les journaux télévisés et les grands quotidiens nationaux commencent à s’intéresser à ce qui va devenir « l’affaire de Creil »…

Mais ce sont les protestations du MRAP et de SOS Racisme qui, le 6 octobre, font basculer l’affaire dans le champ idéologique : les deux associations prennent la défense des collégiennes, présentées comme des victimes d’un racisme sournois. Mouloud Aounit, récemment élu secrétaire général du MRAP, déclare : « Le racisme commence toujours par chercher des boucs émissaires à des difficultés sociales qui ont des racines économiques et politiques. (…) Pourquoi la pratique de la religion musulmane serait-elle nécessairement intégriste, fanatique, ou intolérante ? » De même, Malek Boutih, vice-président de SOS Racisme, dénonce une « volonté de mettre l’islam au ghetto » et balaie en une seule phrase la légitimité de l’exclusion décidée à Creil : « En aucun cas une sanction ne peut être infligée à des élèves en vertu de leur foi. »

Malgré le tapage médiatique, le chef d’établissement et les familles parviennent à un compromis le 9 octobre, avec l’aval des autorités académiques : les collégiennes pourront porter le voile dans l’établissement, sauf à l’intérieur des salles de classe où elles devront l’ôter pendant les cours. Soit un retour au modus vivendi en vigueur l’année précédente. Mais l’accalmie est de courte durée : les trois collégiennes sont de nouveau exclues le 19 octobre, on y reviendra.

(…)

Contre le « devoir de ressemblance » prôné par les « laïcistes purs et durs », [des intellectuels et des représentants d’associations antiracistes] appellent donc de leurs vœux une politique d’intégration respectueuse des différences culturelles afin que « les petites filles de Creil et leurs sœurs de l’Hexagone [ne se retrouvent pas] prises en tenailles entre une laïcité exclusive et le diktat de la tradition ».

Dès 1989, les tenants de la laïcité ouverte définissent donc une fois pour toutes le voile islamique comme un héritage culturel et familial que l’école doit respecter en tant que tel, afin de ne pas braquer les enfants issus de l’immigration dite musulmane contre l’institution chargée de les intégrer à la société française. Mais, en l’occurrence, cet appel n’a pas grand rapport avec l’affaire à l’origine de la polémique. À Creil, ce n’est pas par fidélité aux origines que les élèves exclues se sont obstinées à porter leurs foulards, mais en vertu des préceptes du Tabligh, un mouvement d’origine pakistanaise ayant essaimé en France sous l’étiquette Foi et Pratique. C’est en effet à la suite de l’intervention du chef de file de ce mouvement, Daniel Youssouf Leclerc, que les deux sœurs Achaboun ont rompu l’accord négocié avec le principal du collège Georges-Havez, ce qui leur a valu leur deuxième exclusion, le 19 octobre. Le père de la troisième élève, Mohamed Saidani, était lui-même un prédicateur du mouvement, connu pour son activisme dans la commune de Creil.

Notes

(1) Jean-François Monnet, « À Creil, l’origine de “l’affaire des foulards” », Hérodote, vol. 56, 1990, p. 45-54. Sauf indication contraire, les éléments factuels rapportés dans ce chapitre sont extraits de cet article particulièrement riche en informations sur le contexte local de « l’affaire ».

 

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Portrait JC Moreau Written by:

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