Du racisme anti-musulman

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Parallèlement à la bataille sémantique autour du concept d’islamophobie, beaucoup rejettent de bonne foi la notion même de racisme anti-musulman en objectant que la religion n’est pas une « race », et que, par définition, les musulmans ne peuvent être victimes de racisme au même titre que les noirs ou les maghrébins. D’aucuns soutiennent que cette expression cause du tort au combat contre les discriminations (en galvaudant la notion de racisme) et fait le jeu du communautarisme (en assimilant la confession religieuse et/ou le bagage culturel à une qualité perpétuelle).

Toutes ces critiques sont a priori frappées au coin du bon sens.

Pourtant, la plupart de ces objections reposent sur l’étrange postulat qu’il y aurait au fond une définition objective de la « race », comme s’il n’était possible de reconnaître une idéologie raciste qu’en fonction de la matérialité de la « race » des victimes.

Mais à prendre ce sophisme au pied de la lettre, on pourrait également proclamer qu’il n’y a pas de racisme anti-noir en France sous prétexte qu’il n’existe pas de « race noire » d’un point de vue scientifique, ou qu’il suffit d’escamoter le mot « race » de notre Constitution pour faire reculer durablement les préjugés, ou encore, en renversant cette logique, affirmer que les maghrébins ne peuvent être antisémites puisqu’ils sont eux-mêmes « sémites » (on sait que l’argument a eu son heure de gloire au sein des Nations Unies…).

L’essentiel du malentendu réside ici dans la crainte sincère – et parfaitement justifiée – de voir la dénonciation du racisme se transformer en apologie du communautarisme. En témoigne l’introduction de la Lettre ouverte aux escrocs de l’islamophobie de Charb : « Lutter contre le racisme, c’est lutter contre tous les racismes, lutter contre l’islamophobie, c’est lutter contre quoi ? Contre la critique d’une religion ou contre la détestation de ses pratiquants parce qu’ils sont d’origine étrangère ? (…) Si demain les musulmans de France se convertissent au catholicisme ou bien renoncent à toute religion, ça ne changera rien au discours des racistes : ces étrangers ou ces Français d’origine étrangère seront toujours désignés comme responsables de tous les maux. » Et Charb d’illustrer son propos avec cet exemple : « Mouloud est d’origine maghrébine et vient d’une famille musulmane, Gérard est d’origine européenne et vient d’une famille catholique. Gérard s’est converti à l’islam. Tous les deux, ils sont candidats à la location d’un appartement. À revenu égal, lequel des deux musulmans a le plus de chance d’obtenir l’appartement ? Celui qui a une tête d’Arabe ou celui qui a une tête de Frankaoui ? Ce n’est pas au musulman que la location sera refusée, c’est à l’Arabe. Et que l’Arabe ne présente aucun des signes extérieurs d’appartenance à la religion musulmane ne changera rien. Que fera le militant anti-islamophobie ? Il criera à la discrimination religieuse au lieu de s’insurger contre le racisme. »

A priori convaincante, la démonstration de Charb dénonce à juste titre cet effet pervers de la « lutte contre l’islamophobie » qui consiste à plébisciter une identité confessionnelle au lieu de faire respecter les droits des individus en tant que citoyens. Malheureusement, elle efface aussi une partie de l’équation en refusant d’admettre la réalité de certaines discriminations spécifiquement religieuses. Il suffit pour s’en convaincre de rejouer le scénario échafaudé dans la Lettre aux escrocs de l’islamophobie avec d’autres protagonistes. Toujours à salaire égal, en effet, laquelle de ces deux Arabes a le plus de chances de louer l’appartement : celle qui portera un hijab ou celle qui s’habillera « à l’européenne » ?

L’autre impensé de la levée de boucliers contre l’idée de racisme anti-musulman est qu’il existerait au fond des victimes de racisme plus innocentes que d’autres. Il y aurait d’un côté des préjugés inadmissibles parce qu’ils portent sur des qualités innées de la personne (la couleur de peau, l’origine ethnique, etc.), et de l’autre des préjugés plus ou moins tolérables parce qu’ils concernent des attributs choisis par l’individu (les signes d’appartenance religieuse). Mais là encore, on part d’un lieu commun sur le racisme (la croyance en la matérialité de la « race ») pour commettre un extraordinaire contre-sens. Car il n’est évidemment pas question de prétendre qu’un acte délibéré (porter un vêtement religieux ou « identitaire ») et un état qui échappe au libre arbitre (être une « personne de couleur ») sont de même nature. Il n’est évidemment pas question de dresser une équivalence entre l’apparence physique (un état subi) et une appartenance confessionnelle (un choix philosophique) : la première ne saurait être en soi une cause légale de discrimination ; la seconde peut au contraire être l’objet de restrictions légales (dans ses manifestations). Tout le problème, en réalité, est de déterminer si un signe religieux peut occuper la même fonction qu’un attribut physique dans une idéologie d’exclusion. Mais le doute est-il encore permis quand on demande à des « Françaises de souche » de « rentrer dans leur pays » parce qu’elles portent un voile islamique ?

 

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Portrait JC Moreau Written by:

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