DE QUOI ORLANDO EST-IL LE NON ?

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AFP / ANTHONY WALLACE

AFP / ANTHONY WALLACE

 
Dans la nuit du 11 au 12 juin, une boîte de nuit LGBT a été la cible à Orlando d’un attentat qui a fait 49 morts et 53 blessés. Le tireur, Omar Matteen, a été abattu lors de l’intervention des forces spéciales. Citoyen américain d’origine afghane, il avait fait l’objet de deux enquêtes (classées sans suite) pour ses liens présumés avec des mouvances islamistes radicales. On sait depuis que Mateen a prêté allégeance à l’État islamique lors de l’attaque, et que l’organisation djihadiste elle-même a formellement revendiqué l’attentat en présentant son auteur comme « soldat du califat ». Et l’on sait aussi que, en dépit d’une homophobie revendiquée, le rapport de Mateen à l’homosexualité oscillait entre répulsion et fascination.
 
Quoiqu’il en soit, la tuerie d’Orlando entre simultanément dans la catégorie du « hate crime » (une violence dirigée contre une catégorie spécifique de personnes) et dans celle de l’action terroriste (une violence commise dans l’intérêt d’une entité politique). Il n’y avait donc aucune raison a priori de regarder ce crime soit comme une manifestation de haine homophobe, soit comme une démonstration de force djihadiste. Tout simplement car nous n’avons pas à choisir entre la reconnaissance des victimes et la désignation de l’ennemi. C’est pourtant le chantage insidieux qui s’est rapidement imposé au nom de la lutte contre l’islamophobie…
 
Homophobie partout, djihadisme nulle part
 
Dès le lendemain de l’attentat, Jean-Luc Mélenchon faisait part de son « angoisse que recommence une vague de haine des musulmans ». Ainsi a-t-il relégué au second plan le caractère djihadiste de l’attentat pour présenter la tuerie d’Orlando comme « un paroxysme d’une pulsion haineuse qui est largement répandue » et souhaité que cette épreuve nous fasse prioritairement « réfléchir sur nous-mêmes » et nous « aide à admettre l’altérité »[1]. Dans le même sens, Didier Lestrade, figure de la cause LGBT, s’est insurgé contre une prétendue invisibilisation du caractère homophobe de l’attentat par la classe politique française, coupable selon lui d’une « carence honteuse dans la représentation des minorités. »[2] Enfin selon le sociologue Éric Fassin, il faudrait même uniquement parler de « terrorisme sexuel » au sujet d’Orlando pour ne pas stigmatiser l’islam et les musulmans[3].
 
Personne n’ignore évidemment que le but de l’État islamique est d’importer les conditions de la guerre civile en Occident et, pour reprendre la formule remarquable d’Alain Chouet, d’y rendre les musulmans à la fois haineux et haïssables. Mais cette menace n’est pas une excuse pour faire grossièrement mentir le réel. Chacun comprend que la revendication de l’attentat par l’État islamique n’a rien d’anecdotique et qu’il est absurde – pour ne pas dire dément – de faire passer cet acte de guerre pour la « simple » manifestation d’un problème sociétal. Or, c’est précisément ce à quoi invitent Fassin et consorts lorsqu’ils érigent cet attentat en symbole d’une intolérance universelle. Pour ne pas succomber au piège de la division, il nous faudrait en somme endosser une forme de responsabilité collective pour la tuerie d’Orlando.
 
Un nouveau cycle de « défaitisme révolutionnaire » ?
 
Ce jeu de dupes semble procéder de la même déformation que le Vos guerres, nos morts ! scandé après les attentats de novembre 2015 par l’extrême-gauche. Il s’agit encore et toujours – dans la plus pure tradition du défaitisme révolutionnaire – d’inverser l’ordre des priorités, de faire passer le cynisme politique pour un élan pacifiste et, en dernière analyse, de nier l’existence de l’ennemi. Pour mémoire, à la veille du premier conflit mondial, la 2ème Internationale demandait à ses membres de se tenir à l’écart des solidarités nationales et « d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste »[4]. Le mot d’ordre était à « la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile ». L’urgence était de convaincre que « l’ennemi principal [était] dans notre propre pays », jamais de l’autre côté de la frontière… D’où un refus acharné de toute unité nationale, assimilée à une trahison de l’idéal révolutionnaire. La 4ème Internationale a misé sur cette politique du pire jusqu’aux dernières heures de l’Occupation en refusant d’adhérer à la Résistance, accusée de servir les buts de guerre de la bourgeoisie et de paralyser la révolution en « [creusant] le fossé entre les ouvriers français et allemands ».[5] Le Nouveau Parti Anticapitaliste – pour ne citer qu’un seul exemple – ne pense pas autrement lorsqu’il renvoie dos à dos le terrorisme islamiste et la « barbarie impérialiste »[6].
 
De ce point de vue, la mouvance dite islamo-gauchiste reste la digne héritière de ce défaitisme révolutionnaire, même si elle le transforme pour les besoins de l’heure en une sorte de défaitisme communautaire. La promotion du « vivre ensemble » – ou plus exactement de la co-existence – a avantageusement remplacé l’appel à la guerre civile. Désormais, on ne reproche plus aux manifestations d’unité nationale de freiner l’élan révolutionnaire. On les accuse de conduire au choc des civilisations… Mais au final, il s’agit toujours d’augmenter la confusion générale : les contorsions dialectiques de l’après-Orlando témoignent seulement d’une constance dans la fuite en avant.

Notes

 
[4] Amendement Luxemburg-Lénine-Martov, Congrès socialiste international de Stuttgart, 18-24 août 1907.
[5] « Lettre ouverte au Parti Communiste Français et au Parti Socialiste pour l’unité d’action ouvrière », La Vérité (Organe central du Parti Communiste Internationaliste), n°73, 21 août 1944.
[6] « Leurs guerres, nos morts: la barbarie impérialiste engendre celle du terrorisme », Communiqué du Nouveau Parti Anticapitaliste, 14 novembre 2015.
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Portrait JC Moreau Written by:

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