Mohamed Sifaoui : un « intellectuel faussaire » ?

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Président et co-fondateur de l’association Onze Janvier, le journaliste franco-algérien Mohamed Sifaoui est actuellement la cible d’une violente campagne de dénigrement. Parmi les (nombreux) griefs invoqués pour réclamer son boycott médiatique, on croise une vieille rumeur : Mohamed Sifaoui aurait « bidonné » un reportage sur l’infiltration d’une cellule terroriste, auquel il doit une part importante de sa notoriété en France. Décryptage.

2004 – C’est Alain Gresh qui, dans L’Islam, la République et le monde (Fayard, 2004) fut parmi les premiers à mettre en cause la probité du journaliste.

« Enfin un journaliste d’investigation ! ironise-t-il. Enfin une enquête qui nous plonge dans les réseaux du djihad ! Tintin a trouvé un rival en la personne de Mohammed Sifaoui, qui nous entraîne au pays des islamistes, comme son courageux prédécesseur nous faisait découvrir le Congo et ses grands enfants d’habitants. (…) Durant les débats [du procès de Boualem Bensaïd et Smaïl Belkacem], à l’automne 2002, Sifaoui reconnaît dans le public un copain de lycée, Karim Bourti. Résumé des retrouvailles : salut, salut, qu’est-ce que tu deviens ? Moi, je suis terroriste, mais surtout ne le dis à personne… N’écoutant que son courage et faisant semblant d’épouser leur cause, notre enquêteur se joint aux « terroristes », prétendument pour réaliser une cassette de propagande. (…) La conclusion est brève : Karim est de nouveau en prison [pour avoir agressé un imam] – il sera libéré en juillet 2004, l’accusation de participation à une entreprise terroriste n’ayant pas été retenue –, d’autres membres du réseau circulent à Paris et Sifaoui est toujours journaliste… »

2005 – Dans L’islam imaginaire. La construction de l’islamophobie médiatique en France 1975-2005 (La Découverte, 2005), Thomas Deltombe insistera également sur l’issue judiciaire de l’affaire pour discréditer le travail de M. Sifaoui :

« Karim Bourti, explique-t-il, sera remis en liberté après avoir été condamné par la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris… à dix mois de prison “pour avoir frappé Abderrahmane Dahmane, le président du Conseil des démocrates musulmans de France (CMDF), aux abords d’une mosquée parisienne en décembre 2002 ; l’accusation de “participation à une entreprise terroriste” n’a même pas été retenue ». Et T. Deltombe d’en tirer cette conclusion : « Même si le Parquet fait appel de cette condamnation, il semble assez difficile d’imaginer que la justice française ait pu ainsi « blanchir » celui que Mohamed Sifaoui présentait comme le responsable d’une cellule d’Al-Qaida… Malgré les interrogations qui entourent le travail du journaliste algérien, les chaînes de télévision continueront à lui faire aveuglément confiance. » (Deltombe, p. 322)

2006 – En 2006, la justice donne pourtant raison au journaliste franco-algérien : Karim Bourti écope en appel d’une peine de prison de six ans pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » et – décision rarissime – est déchu de la nationalité française (Cf. Jean Chichizola « Les islamistes condamnés déchus de leur nationalité », Le Figaro , 15 mai 2006)

2007 – Mais lorsque L’islam imaginaire est réédité en 2007, Thomas Deltombe laisse son texte en l’état : la condamnation en appel de Karim Bourti est purement et simplement passée sous silence. La même année, A. Gresh consacre à Mohamed Sifaoui un article à charge sur son blog Nouvelles d’Orient : même silence sur la condamnation de Karim Bourti pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Dans le post-scriptum de ce billet, on peut même lire cette étonnante « mise au point » :

« Depuis ce travail [l’ouvrage d’A. Gresh publié en 2004], les quelques personnes mises en cause ont été arrêtées et condamnées comme petits délinquants. Encore une preuve que la police française ne fait pas son travail et qu’elle laisse filer de dangereux terroristes… »

2011 – Pascal Boniface publie son essai sur Les intellectuels faussaires (JC Gawsewitch, 2011). Dans le chapitre consacré à M. Sifaoui, P. Boniface maintient aveuglément la version de A. Gresh et T. Deltombe :

« Le principal problème posé par Sifaoui, affirme-t-il, n’est pas, en effet, le caractère creux de sa dénonciation de l’islamisme. Un autre élément beaucoup plus grave devrait amener les médias à plus de retenue dans les invitations qui lui sont lancées, s’ils avaient comme préoccupation le respect du public. En effet, Mohamed Sifaoui a été pris la main dans le sac d’un reportage contesté le 27 janvier 2003. » (Boniface, p. 111)

« Déjà connu des services de police, [Karim Bourti] était soupçonné de violences en réunion et de tentative d’extorsion de fonds à l’encontre du recteur d’une mosquée parisienne. Si notre homme avait été le chef d’une cellule d’Al-Qaïda, on peut penser que cette arrestation, passée inaperçue, aurait fait la une de tous les journaux. Le 29 novembre 2003, Sifaoui recevra le premier prix du 17e Festival du scoop et du journalisme d’Angers. Le 6 juillet 2004, Ali, de son vrai nom Karim Bourti, sera mis en liberté après avoir été condamné, par la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris, à dix mois de prison pour avoir frappé le président du Conseil des démocrates musulmans de France aux abords d’une mosquée parisienne, en décembre 2002. L’accusation de participation à une entreprise terroriste n’a pas été retenue. Tout cela aurait dû conduire normalement à retirer toute crédibilité à Indiana-Tintin-Bond. Mais nous sommes dans cette douce France où faussaire rime avec prospère… » (Boniface, p. 112)

En guise de conclusion, on signalera que l’ambition initiale de l’essai de Pascal Boniface – qui sert aujourd’hui de viatique aux détracteurs de Mohamed Sifaoui ou de Caroline Fourest – était, comme l’annonce son sous-titre, de pourfendre le triomphe médiatique des experts en mensonge…

PS : À propos du traitement de l’affaire Bourti/Sifaoui par Thomas Deltombe, cf. Isabelle Kersimon et Jean-Christophe Moreau. Islamophobie, la contre-enquête, éditions Plein Jour, 2014, pp. 98-100

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Portrait JC Moreau Written by:

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