Ce qu’islamophobie veut dire (L’Opinion Indépendante)

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L'Opinion Indépendante, n°3175, 6 février 2015 (Propos recueillis par Christian Authier)

L’Opinion Indépendante, n°3175, 6 février 2015 (Propos recueillis par Christian Authier)

Christian Authier – Vous rappelez que le néologisme « islamophobie » a une longue histoire, mais comment expliquer son nouveau « succès » contemporain en France et ailleurs ?

Jean-Christophe Moreau – Le terme d’islamophobie, inventé en France à l’époque coloniale, est « réactivé » à la fin des années quatre-vingt-dix. Il s’est imposé à l’issue d’une guerre d’usure diplomatique, conduite par un étrange attelage de fondamentalistes religieux et d’organisations antiracistes auprès des instances internationales et européennes pour instaurer un délit de « diffamation des religions ».

Mais il s’est aussi imposé parce que la nature médiatique a horreur du vide. À défaut d’un terme précis, on s’est rabattu sur la formule choc. En ce sens, la victoire des promoteurs du concept d’islamophobie est un succès par défaut, rendu possible par l’absence d’une véritable alternative sémantique. L’essentiel est de ne pas se laisser abuser par une terminologie bancale, et de retenir qu’elle peut autant servir à dénoncer des discriminations intolérables qu’à hystériser le débat public.

CA – Ce terme d’islamophobie désigne des discriminations en les ramenant à une dimension religieuse, n’y a-t-il pas là un détournement de l’antiracisme à des fins confessionnelles ? 

JCM – L’islamophobie « ordinaire » – les simples préjugés sur l’islam – n’est pas obligatoirement synonyme de haine des musulmans : toutes les enquêtes d’opinion le démontrent. Mais elle devient un problème quand elle dégénère en racisme culturel, c’est-à-dire à partir du moment où l’on considère que l’appartenance à la religion musulmane confère aux individus une « nature » particulière.

Tout le problème est que la lutte contre l’islamophobie, en pratique, se solde souvent par la défense d’une conception sclérosée, voire totalitaire, du respect de la liberté religieuse. Dès lors, toute mesure préjudiciable à un membre de la « communauté musulmane » devient susceptible d’être dénoncée comme « acte islamophobe », quelle que soit sa justification objective.

CA – Le terme n’est pas sans évoquer celui de « judéophobie ». Y a-t-il une volonté avec le concept d’islamophobie de « concurrence » victimaire avec l’antisémitisme, voire de relativiser ce dernier ?

JCM – L’analogie entre antisémitisme et islamophobie participe évidemment d’une forme de surenchère victimaire, quitte à minorer la virulence du nouvel antisémitisme au motif qu’il ne s’agirait plus d’un phénomène institutionnel. Mais la référence au « retour des années trente » est aussi, et surtout, un moyen d’affirmer en creux que la peur de l’islam est criminogène par essence et doit donc être étouffée dans l’œuf.

Or, si l’antisémitisme et l’islamophobie peuvent servir une cause identique – la mise en cause de la « francité » d’une minorité ethnico-religieuse – c’est une erreur de leur prêter une nature commune. Car là où la hantise de l’enjuivement suppose forcément la croyance en un déterminisme racial (responsable de la corruption morale et physique des Juifs dont la société doit être préservée), la peur de l’islamisation ou de l’islamisme – quand cette peur n’est pas un simple avatar du racisme anti-maghrébin – postule seulement la nocivité d’un système de valeurs. En d’autres termes, l’antisémite formule un problème qui appelle nécessairement l’instauration d’une politique raciale, alors que « l’islamophobe » pose une question qui n’est pas contraire en soi à la raison démocratique.

En réalité, l’islamophobie « ordinaire » est plus proche de l’anticléricalisme que de l’antisémitisme. En effet, on oublie que la Séparation des Églises et de l’État fut en partie dictée par des considérations de souveraineté nationale, et que les catholiques français – suspectés de servir les intérêts du clergé aux ordres de Rome – furent longtemps regardés, sinon comme un ennemi intérieur, du moins comme un obstacle à l’avènement du projet républicain. La défiance à l’égard de l’islam procède de la même logique : la religion musulmane est suspectée, comme la religion catholique autrefois, de véhiculer des intérêts étrangers à ceux de la communauté nationale et d’être une obstacle au progrès. Mais cette analogie historique n’intéresse évidemment pas les promoteurs du concept d’islamophobie, parce qu’elle ne leur fournit pas le scénario catastrophe dont ils ont besoin pour sidérer l’opinion publique.

CA – Toujours dans la sémantique, n’existe-t-il pas une confusion en France dans l’utilisation du terme « musulman », y compris dans les discours médiatiques et politiques ? Des associations se revendiquant de l’islam prétendent ainsi représenter « 5 à 6 millions de musulmans », Nicolas Sarkozy évoqua des « musulmans d’apparence » à propos des militaires victimes de Mohamed Merah… On réduit des individus, maghrébins ou arabes, à une croyance supposée sans leur demander leur avis.

JCM – La querelle des chiffres trahit effectivement une confusion – parfois volontaire – entre origine ethnique, référence culturelle et pratique religieuse. Cette fameuse estimation de la population musulmane française à 5 ou 6 millions d’individus repose sur un amalgame – imposé en l’occurrence par l’interdiction de poser une question relative à la religion lors des opérations de recensement – qui consiste à déduire l’appartenance religieuse à partir de l’origine géographique des individus ou de leur famille (ce qui amène d’ailleurs à une invisibilité statistique des convertis). L’enquête Trajectoires et Origines (2008-2009) est parvenue à une estimation largement inférieure (environ 2 millions) en prenant seulement en considération les personnes se déclarant spontanément musulmanes.

CA – Que représentent des associations comme le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France) ou l’UOIF (Union des organisations islamiques de France), souvent en pointe dans la lutte contre l’islamophobie ? 

JCM – Les deux organisations incarnent chacune à leur manière un islamisme banalisé par le pouvoir politique ou par l’exposition médiatique. Longtemps soutenu par Nicolas Sarkozy, l’UOIF (qui fédère plus de 250 associations) a importé en France l’islam rigoriste des Frères musulmans via son « Institut Européen des Sciences Humaines » (créé en 1992), où des centaines d’imams ont été formés sous l’influence théologique du cheikh Youssef Al Qaradawi. Régulièrement invité à s’exprimer dans les médias, le CCIF (qui revendique plus de 1000 adhérents) milite pour l’abrogation de la loi du 15 mars 2004 sur les signes religieux à l’école, tout en propageant l’idée que les musulmans connaîtraient aujourd’hui un sort équivalent à celui des Juifs dans les années trente. Les deux stratégies sont complémentaires. Tandis que le noyautage idéologique de l’organisation du culte musulman par l’UOIF freine de l’intérieur l’essor d’un islam progressiste, la propagande victimaire du CCIF incite la « communauté musulmane » à regarder le principe de laïcité comme une menace extérieure.

CA -Au-delà de l’attaque contre Charlie Hebdo, la liberté d’expression et de critiquer l’islam vous semble-t-elle menacée aujourd’hui en France ? Ces derniers jours, des films, des pièces, des expositions ont été déprogrammées…

JCM – Elle est effectivement menacée, de façon insidieuse, par la tentation de l’autocensure. On assiste depuis les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher à une curieuse épidémie d’éthique chez de nombreux intellectuels, qui nous invitent à intérioriser le délit de blasphème au nom d’un exercice responsable de la liberté d’expression, c’est-à-dire à ne pas provoquer inutilement des susceptibilités potentiellement meurtrières…

Cette défense d’une liberté d’expression responsable résonne comme une prime à la violence religieuse, qu’elle légitime a posteriori en appelant notre société à se conformer en pratique à l’idéologie des terroristes islamistes. Elle prépare par la même occasion une voie royale au sacre de l’« homme communautariste », celui dont Philippe Muray disait à juste titre qu’ « il lui faut sans cesse des combats (…) pour se sentir être parce qu’il ne peut plus éprouver l’excitation vitale que sous la forme de la persécution[1] ».

Contre les intimidations islamistes et contre ces injonctions prétendument éthiques, il est donc plus que jamais nécessaire de défendre la liberté d’expression en faisant vivre le droit au blasphème.

CA – Comment expliquer que les dénonciateurs de l’islamophobie ne s’élèvent pas d’abord contre l’islamisme radical et le terrorisme islamiste qui nourrissent l’islamophobie tout en tuant aussi des musulmans ? 

JCM – Par définition, la notion d’islamophobie admet difficilement que le rejet de l’islam puisse avoir des causes objectives. D’où l’existence d’une forme de déni face au terrorisme islamiste. Du reste, on peut comprendre que les associations consacrent l’essentiel de leurs ressources, comme aujourd’hui, à la défense effective des victimes du racisme anti-musulman qui sévit après les attentats plutôt qu’à un travail de pédagogie au résultat incertain.

Le véritable problème tient surtout à la virulence du déni face aux menaces islamistes. Car certains dénonciateurs de l’islamophobie – comme le CCIF – n’affirment pas seulement que cette violence n’a rien à voir avec l’islam : ils en rejettent systématiquement la responsabilité sur les défaillances de la société française. De telle sorte que les victimes du terrorisme islamiste sont invariablement présentées comme des victimes collatérales de « l’islamophobie française » et/ou de l’impérialisme occidental, et les terroristes islamistes comme des laissés-pour-compte de notre modèle d’intégration. Paradoxalement, chaque attentat commis au nom de l’islam devient prétexte à diaboliser la société française, comme si celle-ci détenait l’explication d’une violence politique qui sévit à l’échelle mondiale !

[1] Philippe Muray « Le communautarisme ? Un monstre » Marianne, 15 mars 2004

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Portrait JC Moreau Written by:

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