Jamais sans ma crèche… ou la (re)découverte de la laïcité

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Lorenzo COSTA, La Nativité (vers 1490)

Lorenzo COSTA, La Nativité (vers 1490)

 

Contraint après une plainte de la Fédération Nationale de la Libre Pensée de retirer la crèche de Noël édifiée dans le hall du Conseil général de Vendée qu’il préside, Bruno Retailleau (sénateur UMP) – rejoint par Philippe de Villiers et Robert Ménard – dénonce une attaque en règle contre les coutumes françaises. « La crèche, selon lui, comme d’autres symboles ont quitté [l’] espace du religieux pour s’inscrire dans la tradition culturelle » et doivent être protégés contre l’« intégrisme laïcard »[1].

L’originalité de cette polémique tient à la place qu’y occupe paradoxalement l’islam alors qu’aucun musulman ne figure parmi ses protagonistes directs. En effet, certains voient dans cette affaire l’illustration d’un « deux poids deux mesures » en faveur des musulmans et s’étonnent ainsi, par contraste, de la tolérance observée à l’égard de la réception organisée annuellement par l’hôtel de ville de Paris au début du Ramadan[2]… sans relever que la même tolérance profite aux repas de Noël organisés par la plupart des municipalités de France. À l’inverse, d’autres considèrent que l’interdiction de cette crèche de Noël est une rançon logique des nombreuses attaques dirigées contre l’islam au nom de la laïcité. En faisant reculer les droits des musulmans, on aurait mécaniquement restreint le domaine de la liberté religieuse de l’ensemble des citoyens… Or, la France n’a pas attendu l’arrivée de l’islam pour bannir les symboles religieux de ses édifices publics.

Il faut ici revenir aux débats parlementaires qui précédèrent la Séparation des Églises et de l’Etat pour comprendre les raisons d’une décision perçue, à tort, comme un virage juridique dans l’interprétation du principe de laïcité[3].

Déjà à l’époque, les adversaires de l’article 28 de la loi de 1905 – qui interdit « d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics » – prédisaient qu’après le retrait des symboles religieux dans les mairies, on en viendrait inéluctablement à faire « tomber les croix et les cloches qui couronnent nos églises » de peur que « cette vue (…) n’afflige le non-croyant »[4]. Un siècle plus tard, et ce malgré les difficultés parfois rencontrées pour préserver notre patrimoine architectural, force est de constater que les églises n’ont déserté ni nos métropoles ni nos villages.

Le débat actuel, cependant, n’est pas une simple réplique des débats de 1905. Hier on s’opposait à la stricte neutralité des bâtiments publics sous prétexte de préserver l’héritage religieux de la France (ainsi que son influence morale sur les populations…). Aujourd’hui on s’offusque paradoxalement de l’application de la loi au nom d’une sécularisation réussie. Or, et c’est là le cœur du problème, on ne décrète pas la sécularisation d’un symbole religieux comme on signe la fin de l’affectation cultuelle d’une chapelle ou d’un presbytère. Une municipalité peut bien déclasser une église pour la vendre au plus offrant, mais elle n’a pas le pouvoir de faire passer un crucifix pour un simple croisillon. De même qu’un président de Conseil général n’a pas le pouvoir de faire passer une représentation de la Nativité – aussi kitsch soit-elle – pour une scène dépourvue de toute empreinte cultuelle. Et quand bien même on peut parfaitement concevoir qu’une crèche de Noël puisse aujourd’hui être perçue, par une majorité de personnes, comme le vestige d’un catholicisme désarmé et digéré par la pratique culturelle, il n’en reste pas moins que les administrations publiques et les collectivités locales ne sont pas des succursales de l’Unesco : leur rôle n’est pas de promouvoir des particularismes entre leurs murs, mais d’y assurer la neutralité du service public.

Dans cette affaire, on oublie la raison d’être de l’obligation de neutralité qui pèse sur les agents comme sur les édifices publics. Celle-ci a été pensée, à l’origine, comme un gage de non-discrimination, comme une condition sine qua non de l’impartialité des services publics à l’égard des usagers. Les services publics, en se dépouillant de toute connotation religieuse apparente, s’interdisent de placer une partie des usagers en situation de minorité confessionnelle. Pour reprendre la formule de Briand, il est donc seulement question de ne pas « imposer aux indifférents, aux adeptes des autres confessions religieuses le spectacle inévitable de (…) rites particuliers »[5]… fussent-ils ceux de la majorité.


Notes

[1] Propos recueillis par Mickaël Bloch, « Crèche de Vendée : Retailleau dénonce un « intégrisme laïcard » » Le Journal du Dimanche, 4 décembre 2014

[2] Soit une moyenne de 100 000 euros imputés chaque année sur le budget de fonctionnement de la Ville de Paris.

[3] À titre d’exemple, le tribunal administratif d’Amiens, dans une décision du 16 novembre 2010, considérait déjà que : « la crèche, dont l’aménagement [avait] été décidé par la délibération [municipale] attaquée pour les fêtes de Noël de l’année 2008, représentait, dans un premier temps Marie et Joseph, puis également, à partir du 25 décembre 2008, l’enfant Jésus ; que cette crèche, installée sur un emplacement public, la place du village de Montiers, constituait, dès lors, un emblème religieux de la religion chrétienne ; qu’ainsi, en décidant l’aménagement d’une telle crèche, le conseil municipal de Moutiers [avait] méconnu les dispositions précitées de l’article 28 la loi du 9 décembre 1905. » Tribunal administratif d’Amiens, 16 novembre 2010, n°0803521.

[4] Intervention du député Groussau. JORF, Débats parlementaires, Chambre des députés, 2ème séance du 26 juin 1905, p. 2482.

[5] Cité par le député Jules Auffray. JORF, Débats parlementaires, Chambre des députés, 2ème séance du 28 juin 1905, p. 2557.

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Portrait JC Moreau Written by:

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