La race selon Bronwen Douglas, une autre histoire des sciences de l’Homme

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À propos de : DOUGLAS Bronwen. « Climate to Crania : science and the racialization of human difference » in DOUGLAS Bronwen & BALLARD Chris (dir.), Foreign Bodies: Oceania and the Science of Race 1750-1940 (Canberra, 2008)


Goniomètre de Broca, fin XIX

Goniomètre de Broca, fin XIX

 

 

« Mais alors, si ce qui a fait la personne – la personne consciente, et son histoire – est bien cet arrachement, cette indépendance, cette lutte, cette dénature; si, pour admettre une bête parmi les hommes, il faut qu’elle ait sauté ce pas douloureux; à quoi, à quel signe enfin reconnaîtra-t-on qu’elle l’a fait? »

VERCORS, Les animaux dénaturés, Paris, Albin Michel, 1952.

Publiée en 2008 dans Foreign Bodies – un ouvrage collectif consacré à l’étude de la mise en oeuvre des théories raciales en Océanie, la contribution de Bronwen Douglas revient sur l’apparition du concept de race dans les sciences européennes du XVIe au XIXe siècle.

Aux yeux de cet historien, spécialiste du Pacifique et de l’Asie, la notion de race doit avant tout être comprise comme l’histoire d’une révolution copernicienne de la pensée européenne, en l’occurrence un déclin de l’idéalisme des Lumières au profit du pessimisme scientifique. Mais à rebours des tendances historiographiques actuelles, souvent plus intéressées par la dimension politique du racisme que par sa génèse proprement dite[1], l’auteur interroge et confronte les discours scientifiques au-delà de leur exploitation idéologique. Il en ressort que la notion de « race »[2] ne se résume pas à une idéologie du pouvoir, malgré son influence déterminante sur les doctrines coloniales. Bien au contraire, Bronwen Douglas démontre que les théories raciales, dont il souligne l’hétérogénéité, sont le fruit d’une histoire plus vaste, largement dominée par une confrontation entre la rationalité scientifique, les débats théologiques et la raison pratique.

La race dans le débat scientifique

Dans un premier temps, Bronwen Douglas rappelle les nombreux sens que la race a connu au cours de l’histoire. Ainsi jusqu’au XVIIe siècle, le terme désignait une lignée, une descendance particulière : les familles de la noblesse européenne tiraient ainsi leur prestige de la renommé d’un ancêtre commun et de la perpétuation de son nom.

Vers la fin du XVIIe siècle, la notion devient plus ambiguë. Certains scientifiques se l’approprient et établissent des catégories du genre humain, à partir de caractéristiques physiques – en particulier la couleur de la peau – en plus des critères de langage, de religion et de coutumes. La race devient alors un terme générique désignant une catégorie d’êtres humains : elle n’est plus définie par les liens familiaux réels ou supposés, mais sur la base d’une ressemblance physique et d’une communauté de style de vie [34-35]. Mais pour autant, cette arrivée de la race dans le champ scientifique ne marque pas l’avènement du racisme à proprement parler. Certes, une hiérarchie entre les Blancs et les autres peuples est déjà établie, mais la race ne renvoie pas encore à un statut définitif. En effet, pour la plupart des scientifiques de l’époque – à commencer par le naturaliste Buffon (1707-1788) – les différences physiques découlent principalement de l’influence du climat, c’est-à-dire d’un processus potentiellement réversible. En d’autres termes, à ce stade, la couleur de peau est seulement une conséquence de causes environnementales, indépendantes des individus. Elle n’est pas encore le stigmate d’un déterminisme biologique [34-37].

À partir de la première moitié du XVIIIe siècle, la notion de race devient en revanche réellement polémique. Des scientifiques comme le botaniste Linné (1707-1778) commencent à soutenir que l’étude du genre humain relève de celle du règne animal, et que les êtres humains doivent en conséquence être compris au sein d’une catégorie unique, celle des Homo Sapiens, considérée comme une subdivision dans l’ordre des mammifères. D’autres comme Buffon maintiennent que l’étude du genre humain doit rester une science à part entière, et qu’il importe au contraire de comprendre comment sont apparues et se sont perpétuées des espèces humaines distinctes les unes des autres. On perçoit déjà les paradoxes dont vont se nourrir les théories racistes du XIXe siècle. Car si Linné affirme l’unité du genre humain au travers de la catégorie unique de l’Homo Sapiens, il brouille aussi la frontière entre l’homme et l’animal. Et pareillement, si les théories climatiques de Buffon s’opposent à celles du déterminisme biologique, elles n’en demeurent pas moins organisées autour de catégories d’êtres humains dont il s’agit de justifier les différences.

La seconde moitié du XVIIIe siècle marque un tournant décisif dans la biologisation de la race, avec la montée en puissance de nouvelles disciplines scientifiques. Aux maîtres de l’histoire naturelle vont succéder les spécialistes du corps. Les théories contradictoires de Linné et de Buffon sont ainsi remises en cause par l’anatomiste Blumenbach (1752-1840). Pour ce dernier, l’humanité ne saurait se confondre avec le règne animal mais la cause de son apparente diversité doit cependant être recherchée ailleurs que dans des causes environnementales. Il postule ainsi l’existence d’une division naturelle de l’espèce humaine à partir d’une “souche commune”, évoquant un processus similaire à celui du monde végétal. Par la suite, Johann Gottfried Gruber (1774-1851) reprend à son compte certaines considérations d’Emmanuel Kant (1724-1804) et les associe aux théories de Blumenbach. D’après lui, les divisions du genre humain sont la conséquence d’une prédisposition naturelle à s’adapter au milieu : les théories environnementalistes et les thèses humorales cédaient ainsi le pas devant celles de l’hérédité et du déterminisme [37-40].

Au début du XIXe siècle, la biologisation de la race s’impose définitivement dans le champ scientifique. Les discours, dès lors, se concentrent sur les moyens de distinguer les différentes races humaines et de déterminer leurs facultés respectives. Chaque race est désormais associée à un degré d’évolution de l’humanité, auquel correspond une couleur de peau et un certain type morphologique. L’anatomiste Georges Cuvier (1769-1832) établit expressément un lien de cause à effet entre la taille du crâne et les facultés intellectuelles ; il réduit également à trois le nombre des races humaines : les Blancs ou Caucasiens, les Jaunes ou Mongols et enfin les Nègres ou Ethiopien. Dans un registre similaire, l’ethnologue James Cowles Pritchard (1786-1848) se rallie aux explications morphologiques de Cuvier tout en postulant que les Blancs descendent des Nègres, supposant ainsi une progression humaine du “sauvage” vers le “civilisé”. Une théorie que réfute en bloc l’anatomiste Robert Knox (1791-1862) : la race est selon lui constitutive de la civilisation. « La race est tout, affirme-t-il, la littérature, la science, l’art, en un mot, la civilisation dépend de la race » [37-44]. Enfin, à compter de la seconde moitié du XIXe siècle, les théories évolutionnistes de Darwin viennent encore brouiller un peu plus la frontière entre l’homme et l’animal, tout en confortant l’existence d’une hiérarchie raciale à partir de l’idée de sélection naturelle [65].

Pour Bronwen Douglas, le contexte historique dans lequel la définition biologique de la race parvient à s’imposer est déterminant. Le XIXe siècle, rappelle-t-il, correspond à une véritable crise de la conscience européenne. Pour beaucoup, en effet, la Révolution française reste une confrontation entre un tiers-état gaulois et une noblesse germanique. Par ailleurs, la prolifération des récits de voyage nourrit l’imaginaire des lettrés européens sur les peuples dits sauvages. Enfin, bien évidemment, les promoteurs de la colonisation et de l’esclavage voient dans l’essor des théories raciales une aubaine philosophique au service de leurs entreprises [43-44].

Les enjeux théologiques de la race

 

Mais ce que Brownen Douglas souligne avec acuité, c’est que la biologisation de la race participe également d’une interrogation sur l’origine de l’humanité, bien avant d’être un moyen d’exclusion ou de domination. Car derrière la question de la race, c’est bien la conception chrétienne de l’unité originelle de l’humanité qui semble en jeu. Sur ce point, l’historien

Dès le XVIe siècle, Voltaire et Hume s’étaient déjà distingués en postulant une pluralité d’origines de l’espèce humaine [48]. À leur suite, bon nombre de scientifiques deviennent officieusement des exégètes de la Genèse. Certains restent attachés à l’idée de la monogénèse, c’est-à-dire d’un ancêtre commun à tous les hommes, tandis que d’autres défendent désormais la théorie d’une polygénèse, selon laquelle il aurait existé dès l’origine plusieurs variétés d’êtres humains. Dans la première hypothèse, l’explication des différences humaines ne laisse guère que deux options : il faut choisir entre l’idée d’être un singe évolué ou celle d’être un Adam dégénéré. Dans la seconde, il importe surtout d’affirmer son appartenance à la race la plus favorisée dès l’origine. [44-47]

Naturellement, la seconde théorie paraît la plus propice au développement des doctrines racistes, dans la mesure où elle postule l’existence d’une frontière naturelle entre les races, à partir de laquelle il devient possible d’établir une hiérarchie catégorique et définitive. Certains polygénistes surprennent pourtant par le caractère équivoque de leur discours. Ainsi l’anatomiste William Lawrence (1783-1867), d’un côté, reprend à son compte les thèses de Cuvier sur l’infériorité irréversible de certaines races, et de l’autre, condamne l’esclavage au nom de la morale chrétienne. De même chez le physicien Julien Joseph Virey (1775-1846). Tout en considérant les Nègres comme “moins humains” que les Européens, voire “proches de l’animalité”, il prend en effet position contre la traite négrière au motif que les premiers seraient perfectibles avec l’aide des seconds.

Aussi comme le souligne Bronwen Douglas à partir d’une comparaison entre les écoles scientifiques en France et l’Angleterre, si la question théologique influence considérablement le débat scientifique, elle ne détermine pas nécessairement l’adhésion aux théories de la domination raciale. En effet, alors qu’ils étaient principalement monogénistes en Angleterre, les promoteurs des théories raciales en France étaient majoritairement polygénistes : Georges Cuvier, Paul Broca, Emile Blanchard ont tous commencé par récuser l’unité originelle du genre humain. Preuve aux yeux de l’historien que l’histoire des sciences subit autant l’influence des contextes sociaux et culturels que celle des doctrines politiques.

Entre possession des autres et conservation de soi : le paradoxe de la race révélée par la situation coloniale

Si le problème de l’origine du monde est au cœur des théories raciales, celui de sa conservation anime tout autant les débats scientifiques du XIXe siècle. Ce sujet est d’autant plus important pour les polygénistes que, à partir du moment où ils affirment l’existence de différences irréductibles entre les races humaines, il leur est impossible d’ignorer la question du métissage.

Or une fois encore, l’équivoque et l’absence d’unanimité dominent les débats. Sur le terrain scientifique, la plupart des polygénistes tentent de résoudre le “problème” du métissage en le considérant comme un phénomène d’hybridité. Bon nombre empruntent ainsi aux théories de Blumenbach qui estimait que les métisses n’étaient pas un gage de l’unité du genre humain mais au contraire des hybrides, c’est-à-dire l’addition fortuite de deux espèces différentes. Pour sa part, Cuvier souligne la rareté des unions inter-raciales et y voit surtout la preuve d’une “mutuelle aversion” inspirée par la nature aux différentes races humaines afin qu’elles se perpétuent sans perdre leur caractéristiques distinctives. En Angleterre, la même question oppose Pritchard à Lawrence : le premier considère que le mélange des races pourrait améliorer le genre humain, tandis que le second estime qu’il ferait nécessairement dégénérer les facultés intellectuelles et morales des Européens [61].

Ces débats théoriques revêtent bien évidemment un intérêt pratique aux colonies. L’essor de la colonisation, en effet, interroge à la fois les théories environnementalistes et les thèses biologiques de la race du point de vue social. De façon très pragmatique, la question est de savoir si les Européens ont intérêt à se “mêler” aux indigènes afin de donner le jour à une nouvelle génération d’hommes, dans l’espoir que celle-ci hérite de la supériorité intellectuelle présumée des premiers tout en profitant des facultés physiologiques des seconds, dont leur adaptation aux climats tropicaux.

Pour Jacques-Bernard Hombron (1798-1852), chirurgien et naturaliste, une telle perspective va à l’encontre du mouvement naturel de l’histoire : la civilisation a selon lui vocation à s’étendre de façon exponentielle, jusqu’au jour où “les races inférieures n’existeront plus que dans les archives de l’histoire” [62]. Le discours de Charles Darwin est similaire : il prédit l’extinction des races sauvages au profit des plus civilisées, soit par l’extermination des premières par les secondes, soit par l’absorption des unes par les autres [70-71]. D’autres encore comme Honoré Jacquinot (1814-1887) voit uniquement dans le mélange des races une “perversion de l’instinct de conservation”[63].

Mais, paradoxalement, les théoriciens de la race ne sont pas toujours des fervents partisans des projets coloniaux. Ainsi Robert Knox estime que toute colonisation des pays tropicaux est vouée à l’échec : d’une part car les Européens ne pourraient jamais s’acclimater à ces pays, et d’autre part, car il leur serait impossible de faire disparaître les races que la nature y avait installées en premier. Darwin lui-même se prononce contre la traite négrière en raison de ce qu’elle dégrade les hommes au rang d’animaux domestiques.

Toujours partagés à la fin du XIXe siècle entre impérialisme de civilisation et protectionnisme ethnique, les scientifiques soulignaient ainsi, malgré eux, les paradoxes soulevés par la biologisation de la race autant que les contradictions inhérentes aux entreprises coloniales.

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En définitive, sous bien des aspects, la démarche de Bronwen Douglas rejoint celle de Claude Blanckaert[3]. L’auteur partage avec ce dernier le souci de la complexité, une même résistance à la tentation de l’anachronisme ou du sensationnalisme. Soucieux de restituer à chaque époque sa particularité, il offre une synthèse érudite d’une histoire souvent galvaudée. Passionnante par la richesse de ses sources, la thèse défendue par l’historien est d’autant plus précieuse qu’elle permet de réviser certains postulats des études post-coloniales, à commencer par l’idée qu’une histoire des sciences de l’Homme pourrait toute entière être résumée par une « épistémologie de la domination »[4].


Notes

[1] Parmi les ouvrages inscrits dans cette démarche historiographique, citons LE COUR GRANDMAISON Olivier, Coloniser Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial, Paris, Fayard, 2005. Pour une lecture particulièrement critique de cet ouvrage : MEYNIER Gilbert et VIDAL-NAQUET Pierre, « Coloniser, Exterminer : des vérités bonnes à dire à l’art de la simplification idéologique », Esprit, Décembre 2005, p. 162-177.

[2] Les guillemets employés ici pour souligner l’ambiguïté du terme seront implicites dans le reste du texte.

[3] Pour une comparaison de la méthode et des hypothèses, voir en particulier : Claude Blanckaert, « 1800. Le momentnaturaliste” des sciences de l’homme ». Revue d’histoire des sciences humaines, 3, 2000, pp. 117-160.

[4] Voir en ce sens : Elsa Dorlin, La matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la nation française, Paris, Editions La Découverte / Genre & sexualité, 2006, p.12.

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Portrait JC Moreau Written by:

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