LA MOSQUÉE DE PARIS DEVANT L’OPINION PUBLIQUE (1926)

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De gauche à droite au premier plan : Moulay Youssef, Gaston Doumergue et Si Kaddour Ben Ghabrit lors de l'inauguration de la mosquée de Paris

De gauche à droite au premier plan : Moulay Youssef, Gaston Doumergue et Si Kaddour Ben Ghabrit lors de l’inauguration de la mosquée de Paris

La mosquée de Paris fut inaugurée le 15 juilet 1926, en présence du président Gaston Doumergue et du sultan du Maroc Moulay Youssef, au lendemain d’un défilé militaire qui avait mis les troupes coloniales à l’honneur en mémoire des milliers de soldats « indigènes » morts pour la France pendant la Première guerre mondiale. Officiellement présentée comme un gage de reconnaissance de la France envers ses « sujets » musulmans d’Afrique du Nord, la mosquée devait aussi – et même surtout – faire office de vitrine diplomatique en direction du reste du monde musulman.

À l’origine, le projet est imaginé par Paul Bourdarie. Fondateur de l’Académie des sciences coloniales et directeur de la Revue indigène, cet éminent universitaire, très proche des cercles gouvernementaux, était partisan d’une politique libérale en faveur des populations colonisées. Ainsi est-ce lui qui, en 1916, conçoit le premier l’idée « d’offrir un centre intellectuel et moral, en toute indépendance, dans la capitale de la France à ses musulmans par l’édification d’un Institut musulman et d’une mosquée. » D’une part « en reconnaissance et commémoration des dévouements musulmans qui ont si héroïquement contribué à arrêter le flot de la barbarie germanique », et d’autre part « dans le désir d’améliorations constantes des rapports moraux et matériels de la France de l’Islam, et [ce] tout à leur bénéfice réciproque. 1» Ainsi comme l’a fort bien analysé l’historien Alain Boyer, si ce projet répond à « une préoccupation culturelle » autant qu’à « une visée politique et commémorative », son « aspect proprement cultuel (…) reste second.2 »

Edouard Herriot, président du Parti radical-socialiste, devient rapidement l’un des principaux promoteurs de cette entreprise. C’est lui qui obtient des députés le vote de la loi autorisant la subvention du projet à hauteur d’un demi-million de francs (loi du 19 juin 1920), alors qu’il s’opposera par ailleurs, la même année, au vote des crédits nécessaires au rétablissement d’une représentation diplomatique de la France au Vatican… Moins d’un an plus tard (le 15 juillet 1921), la Ville de Paris prendra en charge la totalité de l’achat du terrain nécessaire à la construction de la mosquée (soit deux subventions distinctes de 1 620 000 et 175 000 francs, l’une pour l’achat du terrain proprement dit, l’autre pour les frais d’acquisition).

Totalement contraires à la loi de 1905 – qui dispose expressément que la République ne subventionne aucun culte -, l’octroi de ces subventions n’est compréhensible qu’au regard des enjeux spécifiques attachés à la mosquée de Paris, c’est-à-dire si l’on considère que l’attitude de l’État a consisté, en cette occasion, « à faire passer sa politique étrangère avant la laïcité et à subordonner la seconde aux besoins de la première 3 ».

Quoiqu’il en soit, dans l’esprit du gouvernement, l’inauguration de la mosquée de Paris se devait de marquer le succès de sa politique musulmane, pensée à la fois comme une opération de séduction vers les « sujets » musulmans de l’empire colonial et comme un signe d’ouverture à l’attention des élites musulmanes des pays échappant à la domination française.

Mais comment l’opinion publique allait-elle réagir face à l’implantation de la première mosquée en métropole ? En effet, face à un tel événement, quelle réaction pouvait-on attendre d’une France encore largement tiraillée entre son ancien statut de « fille aînée de l’Église » et ses aspirations laïques ?

Le sacre de la « France musulmane » : un succès populaire

L’événement fait évidemment la une de tous les grands quotidiens. Tous s’accordent sur un point : l’inauguration de la mosquée est un succès populaire, en dépit des vœux du gouvernement qui, pour conférer davantage de solennité à la cérémonie, aurait préféré en réserver l’accès aux invités issues de la bonne société. Tous évoquent une foule pressée aux abords de la mosquée (notamment sur le terre plein du quai d’Orsay), ainsi que les efforts déployés pour ne laisser entrer que les invités officiels. Naturellement, cette effervescence populaire n’est pas nécessairement synonyme d’une adhésion massive au rapprochement franco-musulman prôné par les élites. En effet, on est sans doute attirés ce jour-là autant par le prestige des invités que par l’objet de curiosité exotique que représente la mosquée elle-même. Toujours est-il que le seul incident notable est causé par des députés communistes venus huer le sultan du Maroc, et que ce coup d’éclat a provoqué, semble-t-il, une réprobation quasi-unanime des quidams venus assister au sacre de l’amitié franco-musulmane.

Malgré la foule, la cérémonie proprement dite s’est cependant déroulée conformément au protocole, et les discours officiels ont été prononcés dans la cour d’honneur de la mosquée en présence d’un public restreint et exclusivement masculin4. C’est à Si Kaddour Ben Ghabrit – à qui le gouvernement avait opportunément confié le pilotage du projet en 19215 – que revient l’honneur d’ouvrir la cérémonie. Réputé pour sa maîtrise des codes religieux autant que pour ses talents diplomatiques, ce représentant de l’élite indigène algérienne est alors un élément clé de la politique musulmane de la France (on lui attribue notamment un rôle déterminant dans l’établissement du protectorat marocain). Ainsi Si Kaddour Ben Ghabrit, appelé à diriger la mosquée jusqu’à la fin de sa vie (1952), s’attache essentiellement à vanter les mérites de l’amitié franco-musulmane qu’incarne la mosquée de Paris. « Cet hommage de haut et noble libéralisme aura, résume-t-il, a déjà eu le plus grand retentissement dans le monde musulman car il démontre que la France hospitalière à toutes les races ne l’est pas moins à toutes les idées, à toutes les religions. » Vient ensuite l’allocution de Moulay Youssef qui, s’exprimant à la fois en tant que sultan du Maroc et « commandeur des croyants », est la véritable caution religieuse de l’évènement.

« La mosquée de Paris, déclare-t-il, s’élève vers le ciel comme un symbole magnifique du respect de nos croyances, que la France amie n’a cessé d’observer en terre d’Islam et dont elle a voulu donner un témoignage encore plus frappant en aidant nos frères à édifier, sur son propre sol, un monument grandiose consacré à notre religion. (…) Puisse-t-elle, avec l’aide de Dieu, en attirant les fidèles chaque jour plus nombreux, les rapprocher dans une commune pensée d’indéfectible attachement pour la noble nation amie qui, en leur accordant pour l’exercice de leur religion une si large et cordiale hospitalité, a su trouver si sûrement le chemin de leur cœur. »

Mais c’est l’intervention du président Gaston Doumergue qui constitue le véritable point d’orgue de la cérémonie, au travers d’un discours qui sonne comme une entreprise de réhabilitation de l’Islam et paraît poser les premiers jalons d’une politique que l’on appellerait aujourd’hui « multiculturaliste » :

« Si, par impossible, quelqu’un doutait de la nécessaire solidarité qui unit le monde de l’Islam au monde de l’Occident, si même il ignorait les heures tragiques où l’amitié franco-musulmane fut scellée dans le sang des champs de bataille de l’Europe, certes la vue de cette assemblée où l’élite musulmane et l’élite française communient dans une même cérémonie, ferait évanouir ses doutes et affermirait son cœur.

La République française admet, protège toutes les croyances : quelle que soit la voie que l’être humain se fraye vers son idéal, cette voie nous est sacrée ; nous la respectons et nous entourons ceux qui la suivent d’une égale sollicitude.

Cette égalité devant nos lois, des consciences humaines et de leurs élans sincères est la marque de notre démocratie : les docteurs musulmans ont, nous le savons, exalté le respect de la dignité individuelle et de la liberté humaine ; ils ont appelé de leurs souhaits le règne d’une large fraternité et d’une justice égale. La démocratie n’a point d’autres fondements que ceux-là.

Je veux exprimer par là les profondes affinités, les souterraines sympathies qui nous réunissent et l’indissoluble trame que l’histoire a tissée autour de nous. Si les lois mystérieuses et inéluctables de cette histoire ont parfois froissé quelques-uns d’entre nous, si l’enchaînement des faits a placé l’Islam sous notre protection, nous saurons nous inspirer de cet idéal commun pour envisager l’avenir et préparer ensemble les solutions les plus conformes aux magnifiques inspirations des grands hommes qui ont le plus honoré nos deux civilisations.

Ces ardents désirs de l’humanité, dont les musulmans tout autant que nous portent avec ferveur la flamme dans leur sein, ils sont symbolisés par cet admirable monument, que vous avez avec nous élevé à la science, à la charité, à l’amour du prochain. »

(…)

Sire, l’Institut musulman de Paris est ouvert ; qu’il demeure la marque imprescriptible de cette bonne entente et le gage solide de notre amour de l’humanité »

Une séquence d’islamophilie médiatique

Contre toute attente, cette « islamophilie d’État » est largement partagée par la presse de l’époque, et ce toutes tendances politiques confondues.

Les grands quotidiens de la gauche radicale ou socialiste, pourtant tous farouches partisans de la séparation des Églises et de l’État, affichent un même enthousiasme. Sans un mot pour l’entorse à la laïcité que constitue le financement de cette mosquée, Le Petit Journal comme Le Petit Parisien se contentent de vanter la beauté du lieu, présenté comme « une incomparable vision orientale, sortie tout d’une pièce d’un beau conte des Mille et une nuits… 6», « un monument dont l’éclat ne le cède en rien aux plus belles mosquées de l’Orient… 7» À La Lanterne, d’ordinaire violemment anticléricale, on s’extasie de même sur « ce cloître délicieux où les ifs, les jasmins et les fontaines évoquent les décors des Mille et une Nuits. 8 »

Au Radical, on se fait l’écho fidèle du discours officiel : « Cet institut musulman que Si Kaddour ben Ghabrit a réussi à édifier à Paris avec le concours magnifique du gouvernement et de la ville de Paris témoigne de l’active sympathie que la France professe pour ses enfants de l’Afrique du Nord et de l’Asie, et du respect qu’elle a pour leurs croyances, imprégnées comme sa propre doctrine républicaine, de justice et de fraternité.9 »

Enfin dans les colonnes du Siècle – auquel on doit une campagne retentissante en faveur de d’une séparation réellement « libérale » des Églises et de l’État – on évoque même, sans vraiment la définir, une certaine infirmité de l’Occident face à la vitalité de la culture musulmane : « À côté des murailles lépreuses qui virent passer les fidèles du diacre Paris, une mosquée dresse ses coupoles, un minaret ouvragé profile sa grâce. Le vieil Orient, le croissant affronte un Occident éclectique et amical, vieilli précocement. Quel contraste ! Et comme il n’est pas toujours à notre avantage ! » Et l’auteur de l’article de préciser que cet avantage ne tient pas seulement « pas seulement [à une question] d’art, d’architecture, de poésie romantique », laissant entendre qu’il a aussi à voir avec une question de spiritualité, si ce n’est de philosophie.10

Mais c’est dans les journaux de droite que l’on trouve les marques de déférence et les hommages les plus appuyés. Ainsi dans Le Matin, journal nationaliste et antiparlementaire qui fait alors partie des quatre grands quotidiens français, on souligne le contraste entre le raffinement qui se dégage de l’édifice et la cohue des badauds venus assister à son inauguration, et l’on s’extasie devant « la cour d’honneur baignée de soleil (…) [qui] offrait une une vision d’Orient si surprenante et si jolie qu’on avait honte d’apporter là des semelles barbares et un canotier rigolo.11 » Dans Le Gaulois, journal monarchiste qui trouve sa clientèle parmi l’aristocratie et la haute bourgeoisie, on vante plus explicitement encore les mérites de la spiritualité musulmane : « Naguère, en sa tristesse se dressait ici l’hôpital de la Pitié (…). La place n’est-elle point heureuse [désormais], en cette atmosphère sacrée de couleur et de science, pour un de ces lieux de spritualité, où se désanimalise l’homme et où il tente d’approcher son âme de l’immense inconnu.12 » Le Temps, proche de la droite depuis sa campagne contre le cartel des gauches, réputé pour le sérieux de ses articles, voit pour sa part dans la cérémonie d’inauguration une « conclusion spirituelle de ces fêtes du 14 juillet qui ont symbolisé l’œuvre magnifique accomplie par la République au Maroc et dans le monde musulman » et conclut que : « Désormais les jeunes musulmans qui viennent à Paris s’inspirer de notre culture, et dont la France est la seconde patrie, se sentiront plus près de leur propre foyer en voyant s’élever vers le ciel la fine dentelure de la mosquée et de l’institut, où ils pourront tour à tour prier et étudier, et comprendre l’utilité de maintenir le lien qui les unit à nous.13 »

Enfin L’Echo de Paris, considéré comme le porte-voix de la droite nationale et conservatrice, met en avant les bénéfices politiques de l’opération en reprenant dans l’esprit, sinon dans la lettre, le discours du président Doumergue :

« C’est un événement d’une extrême importance qui ne manquera pas d’avoir dans tout l’Islam un profond et bienheureux retentissement. De par la situation géographique de ses colonies ou des pays placés sous son protectorat de ses colonies ou des pays placés sous son protectorat, la France est la nation qui groupe sous son drapeau le plus grand nombre de musulmans. Les sentiments fraternels dont elle s’est toujours montrée animée, son respect traditionnel de la foi et de la religion des peuples soumis à son influence ou à son autorité lui ont mérité une sympathie affectueuse dont les années de guerre fournirent un éclatant témoignage. L’édification au cœur de la capitale de la France du premier monument consacré à la religion musulmane est le signe de l’indissolubilité des liens qui unissent au grand peuple de France les populations fidèles de ses possessions d’outre-mer.14 »

Les adversaires de la mosquée : un camp hétéroclite

Ce concert de louanges est néanmoins perturbé par quelques voix qui, pour des raisons parfois contradictoires, n’ont pas de mots assez durs lors de l’inauguration de la mosquée de Paris.

Parmi les adversaires les plus modérés de la mosquée, on peut citer notamment le journal La Croix. Son rédacteur en chef, Jean Guiraud, considère que les subventions accordées sont la preuve d’un « deux poids, deux mesures » en matière de laïcité. Guiraud accuse en particulier le gouvernement de flatter d’un côté la sensibilité religieuse de musulmans, et de faire voter de l’autre des lois particulièrement défavorables à l’enseignement catholique15. En d’autres termes, pour La Croix, l’inauguration de la mosquée de Paris est donc, avant toute chose, l’occasion de dénoncer de « nouveaux attentats à la laïcité » :

« L’inauguration de la mosquée marocaine par le monde officiel – lequel, d’après la loi de Séparation, ne doit connaître ni subventionner aucun culte – ne doit pas nous faire oublier deux lois qui ont été votées avant-hier, au Sénat. Bien au contraire ! car en comparant ces lois au geste du gouvernement en faveur de Mahomet, on saisira sur le vif le sort qui est fait par notre régime maçonnique aux catholiques de France, en ce pays qui fut pendant des siècles le porte-flambeau dans le monde de la vérité catholique.16 »

Dans un tout autre registre, L’Humanité, qui endosse à cette occasion le rôle de porte-parole de l’ « Étoile nord-africaine », fulmine contre Moulay Youssef, ce « sultan traître au peuple marocain qu’il a livré au capitalisme européen [et qui] continue ses exhibitions carnavalesques » en inaugurant la mosquée de Paris, alors « que des milliers d’indigènes sont exploités d’une façon éhontée par les marchands de sommeil de la région parisienne, [et que] ce monument coûteux et parfaitement inutile est une injure à leur misère.17 » Suite à l’arrestation des députés communistes venus perturber la cérémonie, le journal redoublera de violence contre « la grotesque comédie [qui] s’est déroulée selon le programme élaboré par les arlequins du pouvoir », et multipliera les imprécations contre la « grande presse [qui] chante évidemment les louanges de l’œuvre réalisée » etcontre Gaston Doumergue et Moulay Youssef accusés d’être « unis dans la même besogne de brigandage colonial.18 »

Dans un sens totalement contraire, Le Figaro voit dans la mosquée de Paris un aveu implicite d’impuissance politique et d’abandon de la mission civilisatrice de la France :

« Une mosquée à Paris, construite avec l’argent de l’État, lequel, en principe, ne “ subventionne ” aucun culte… Quelle signification donner à ce fait ? (…)

Il y a dans un tel geste une hypocrisie mi-sérieuse, mi-bouffone, dont on retrouve les traces en d’autres manifestations, hypocrisie que les jeunes Français, s’ils veulent être dignes du rôle qui les appelle, devront bannir impitoyablement de leurs façons de vivre et de penser. Seuls sont vraiment civilisateurs les peuples qui ont conscience de leur noblesse, qui la démontrent par leurs actes et qui l’affirment nettement dans leurs choix. Une mosquée à Paris ! Est-ce donc que nous hésiterions à choisir…

L’Islam a sa grandeur, sa magnificence et même ses vertus. Certains esprits peuvent y trouver un charme tel que de là naisse un doute… Mais si l’on se place dans cette position intellectuelle, qui est celle que les Marocains prêteront demain aux figurants de l’État français, une question surgit, redoutable : qu’allons-nous faire et enseigner dans les pays d’Islam ? Pourquoi troublons-nous le rythme de leur existence séculaire, calquée elle-même sur les usages qu’a engendrés leur religion ? Car enfin, ou bien l’enseignement des mosquées est égal au nôtre, et par là tombe notre droit d’en déranger les effets, ou bien cet enseignement est inférieur au nôtre et pourquoi en redresser le prestige au sein même de notre capitale ?

Mais, à vrai dire, c’est trop peu de réflexions autour d’un acte irréfléchi. Acte produit par le snobisme superficiel et ce goût de l’exotisme, où se révèlent, chez certains de nos contemporains, les tares de l’impuissance.19 »

Mais cette charge du Figaro n’est rien en comparaison de celle de L’Action française. En effet, peu sensible à ses charmes exotiques, Charles Maurras dresse un long et violent réquisitoire contre la mosquée de Paris, dans laquelle il voit les prémices de ce que l’on appellerait aujourd’hui « Le Grand Remplacement »

« Cette mosquée en plein Paris, écrit-il, ne me dit rien de bon. II n’y a peut-être pas de réveil de l’Islam, auquel cas tout ce que je dis ne tient pas et tout ce que l’on fait se trouve être aussi la plus vaine des choses. Mais, s’il y a un réveil de l’Islam, et je ne crois pas que l’on en puisse douter, un trophée de la foi coranique sur cette colline Sainte-Geneviève où tous les plus grands docteurs de la chrétienté enseignèrent contre l’Islam représente plus qu’une offense à notre passé :une menace pour notre avenir. On pouvait accorder à l’Islam, chez lui, toutes les garanties et tous les respects. Bonaparte pouvait se déchausser dans la mosquée, et le maréchal Lyautey user des plus éloquentes figures pour affirmer la fraternité de tous les croyants : c’étaient choses lointaines, affaires d’Afrique ou d’Asie. Mais en France, chez les Protecteurs et chez les Vainqueurs, du simple point de vue politique, la construction officielle de la mosquée et surtout son inauguration en grande pompe républicaine, exprime quelque chose qui ressemble à une pénétration de notre pays et à sa prise de possession par nos sujets ou nos protégés. Ceux-ci la tiendront immanquablement pour un obscur aveu de faiblesse. Quelqu’un me disait hier :- Qui colonise désormais ? Qui est colonisé ? Eux ou nous ? J’aperçois, de ci de là, tel sourire supérieur. J’entends, je lis telles déclarations sur l’égalité des cultes et des races. On sera sage de ne pas les laisser propager, trop loin d’ici, par des hauts-parleurs trop puissants. Le conquérant trop attentif à la foi du conquis est un conquérant qui ne dure guère. Nous venons de transgresser les justes bornes de la tolérance, du respect et de l’amitié. Nous venons de commettre le crime d’excès. Fasse le ciel que nous n’ayons pas à le payer avant peu et que les nobles races auxquelles nous avons dû un concours si précieux ne soient jamais grisées par leur sentiment de notre faiblesse.20 »

*   *

*

Exception faite de L’Humanité, du Figaro, de La Croix et de L’Action française – dont le seul point commun est d’être en délicatesse avec la République – la presse nationale se met donc à l’unisson du gouvernement pour vanter les mérites de la « France musulmane ».

Mais ce qui doit essentiellement retenir l’attention, en l’occurrence, c’est la façon dont partisans et adversaires de la mosquée relèguent la question de la laïcité au second plan. Exclusivement préoccupés par la défense des intérêts coloniaux, les premiers passent sous silence l’illégalité des subventions accordées à la mosquée. Et lorsque les seconds évoquent le sujet, c’est moins pour réclamer la neutralité religieuse de l’État que pour plaider la cause de l’Église catholique, et souligner que cette dernière est paradoxalement moins bien traitée en régime laïque qu’une religion alors étrangère à la culture française.

Et en ce sens, même s’ils ont été passablement étouffés par l’enthousiasme général, les débats soulevés par l’inauguration de la mosquée de Paris sont révélateurs de la tension paradoxale qui anime alors le régime laïque, partagé durant l’entre-deux-guerres entre la tentation de l’anticléricalisme et celle de l’islamophilie. Plus exactement, il montrent que le principe de séparation des Églises et de l’État, loin d’être une vertu cardinale de la Troisième République, n’est qu’une variable d’ajustement du jeu politique de l’époque. Face à l’Église catholique, encore perçue comme une menace potentielle pour l’indépendance nationale, la laïcité se devait d’être une valeur fondamentale, un horizon indépassable de la pensée républicaine. Mais devant l’Islam, alors regardé comme un levier indispensable de l’action coloniale, elle pouvait s’effacer au profit d’intérêts jugés supérieurs.

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Notes:
1. Cité par : BOYER A. L’Institut musulman et la mosquée de Paris. Paris : Centre des Hautes Études sur l’Afrique et l’Asie Modernes, 1992, p. 21-22.
2. BOYER A. op. cit., p. 22.
3. BARBIER Maurice. La laïcité. Paris : L’Harmattan, 1995. p. 100
4. On avait procédé de même lors de la cérémonie de la fondation du « Mihrab » de la mosquée de Paris à la demande expresse du maréchal Lyautey, selon qui « il ne [devait] pas y avoir d’invitations aux dames et qu’il [convenait] même de les écarter en raison du caractère religieux de la cérémonie ». Lettre du Maréchal Lyautey à M. de Beaumarchais, 2 octobre 2002. Cité par BOYER A. op. cit., p. 89-90.
5. Pour éviter que le projet de la mosquée de Paris soit perçu de façon trop évidente comme une ingérence dans l’organisation de l’Islam, sa direction devait être confiée à une personnalité musulmane suffisamment indépendante pour lui conférer une légitimité religieuse, et suffisamment loyale à la France pour conserver un certain contrôle sur la future mosquée. Une fonction taillée sur mesure pour Si Kaddour Ben Ghabrit qui, après avoir joué un rôle déterminant dans la négociation des « accords de Fez » auprès du sultan du Maroc, s’était illustré par la suite, en tant que président de la Société des Habous et des Lieux Saints de l’Islam, en organisant le pèlerinage vers la Mecque des « sujets » musulmans de la France pendant la Première guerre mondiale, alors que ces derniers avaient été déclarés indésirables dans le lieu saint depuis le ralliement de l’empire ottoman au camp allemand.
6. « L’inauguration de la Mosquée », Le Petit Journal, 16 juillet 1926
7. « La consécration religieuse de la mosquée par le sultan a eu lieu hier », Le Petit Parisien, 17 juillet 1926
8. « Moulay Youssef et M. Doumergue ont inauguré la mosquée », La Lanterne, 16 juillet 1926
9. Cité dans la revue de presse du journal Le Siècle du 17 juillet 1926
10. PIQUEUR L. « La Mosquée de Paris. Le Sultan du Maroc après-demain viendra l’inaugurer » Le Siècle, 15 juillet 1926
11. « La Mosquée de Paris a été inaugurée hier en présence de M. Doumergue et du sultan du Maroc » Le Matin, 16 juillet 1926
12. BRICON Étienne « La mosquée de Paris » Le Gaulois, 16 juillet 1926
13. « La France civilisatrice » Le Temps, 17 juillet 1926
14. PALUEL-MARMONT « La mosquée de Paris inaugurée par le Sultan en présence du Président de la République » L’Echo de Paris, 16 juillet 1926
15. Le 13 juillet 1926, le Sénat adoptait deux lois visant à privilégier l’enseignement public en limitant drastiquement les moyens de recrutement des « écoles libres », en posant d’une part que le stage exigé des directeurs d’école pourrait uniquement se faire dans une école publique, et d’autre part que l’obtention du baccalauréat donnait seulement le droit d’enseigner dans l’enseignement public.
16. GUIRAUD Jean « Nouveaux attentats à la laïcité », La Croix, 16 juillet 1926
17. « Moulay Youssef va inaugurer la Mosquée de Paris » L’Humanité, 15 juillet 1926
18. « La mosquée de Paris est inaugurée » L’Humanité, 16 juillet 1926
19. ROMIER Lucien « La Mosquée de Paris », Le Figaro, 15 juillet 1926
20. MAURRAS Charles « La mosquée » L’Action française, 13 juillet 1926
Portrait JC Moreau Written by:

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