REGARDS COLONIAUX SUR LA FAMILLE MUSULMANE (1830-1870) – 2

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Partie préliminaire

DES SOURCES & DES HOMMES : LES « BUREAUX ARABES » ET LEUR LITTÉRATURE


 

SCENE DE RUE : FEMME EUROPÉENNE ET FEMMES ARABES A BÔNE Album de la dation Zoummeroff attribué au colonel Pujat (1848-1917) officier des Affaires indigènes.

SCENE DE RUE : FEMME EUROPÉENNE ET FEMMES ARABES A BÔNE
Album de la dation Zoummeroff attribué au colonel Pujat (1848-1917) officier des Affaires indigènes.

 

Avant d’entrer dans le vif de notre sujet, il paraît nécessaire de préciser les raisons pour lesquelles les officiers des Bureaux arabes ont retenu notre attention parmi d’autres acteurs de l’histoire coloniale.

Pour appréhender la rencontre coloniale sur le terrain du genre, il nous fallait identifier des sources susceptibles d’émaner de personnes directement impliquées, à la fois d’un point de vue social et politique. En d’autres termes, il était impératif de partir du témoignage de véritables acteurs du choc colonial, c’est-à-dire de ceux qui vécurent au plus près des indigènes et si possible de façon continue.

Ainsi posé, l’objet de notre recherche écartait ces récits de voyage qui, à partir d’expériences fugitives, prétendaient affranchir à l’époque la métropole sur la réalité des mœurs algériennes. D’autant plus que, même si elles ne se sont pas exclusivement concentrées sur le genre, plusieurs études ont déjà mis à contribution cette documentation souvent folkorisante[1]. A fortiori, notre recherche devait également délaisser les ouvrages de ces auteurs qui, sans jamais avoir fait eux-mêmes le voyage, entendaient transporter leurs contemporains vers l’Autre France. Non pas que l’on s’interdise absolument de faire référence à cette littérature ; celle-ci peut s’avérer utile pour mesurer l’écart entre ceux qui vécurent la colonisation de plein fouet et ceux qui ne l’ont côtoyée qu’en dilettantes, en simples « amateurs de guerres accrochés aux fourgons des conquérants[2]. »

Dans cette perspective, la fonction coloniale des témoins recherchés restait donc un critère de sélection déterminant. Car elle permettait d’identifier les informateurs, non pas les plus fiables, mais a priori les moins éloignés de leur sujet. Ainsi dans le cas de l’Algérie de la conquête, l’histoire désignait-elle en priorité une catégorie d’individus répondant à la double exigence d’une proximité avec les indigènes et d’une implication coloniale sur le long terme : les officiers des Bureaux arabes. Ceux-ci, en effet, vivaient au plus près des indigènes afin de les administrer au mieux des intérêts français, et de renseigner le commandement militaire sur les us et coutumes d’une population dont on ignorait encore s’il était préférable de l’exterminer, de la refouler ou de l’assimiler.

Une écriture du choc colonial semblait donc possible à partir des ouvrages publiés par ces acteurs de premier plan, projetés sans y être préparés dans une société étrangère. Nous avons effectivement choisi de fonder notre étude sur leurs publications plutôt que sur leurs archives militaires et leurs correspondances officielles. La première cause de ce choix résulte d’une contrainte matérielle. Quiconque s’est un jour confronté au travail en archives – en l’occurrence celles du Centre des Archives d’Outre Mer – sait que la maîtrise d’un fonds aussi dense que celui laissé par l’administration coloniale exige plusieurs années de recherches : le temps nous a ici manqué. La seconde raison tient à une difficulté inhérente à l’exploitation des rapports et des correspondances officielles. En effet, le plus souvent, ces officiers s’adressent à un interlocuteur qui, par la force des choses, se trouve être leur supérieur, parfois leur subordonné, et presque jamais leur égal. Le biais supplémentaire induit par cette relation hiérarchique – c’est-à-dire en plus de celui qu’entraîne l’exercice de la fonction coloniale elle-même – exigerait pour être compensé de multiplier et de croiser les approches biographiques, afin de jauger par exemple la teneur d’un discours à l’aune de l’évolution d’une carrière, de la fréquence des changements d’affectation, etc. Mais cette entreprise, sans doute intéressante, participerait plus d’une sociologie des institutions coloniales que d’une histoire de la rencontre coloniale proprement dite.

Néanmoins, la priorité accordée à des sources publiques ne se résume pas à un choix par défaut. Celles-ci présentent en effet un intérêt particulier du point de vue de la construction du discours. Ces publications s’adressent effectivement à un destinataire présumé neutre, qu’il ne s’agit pas seulement d’informer d’une situation ou d’un événement. En effet, l’auteur doit encore le convaincre de la probité de son témoignage et du bien fondé de ses jugements personnels. En ce sens, les ouvrages édités pendant la période étudiée présentent un intérêt supplémentaire par rapport aux archives coloniales au sens strict, dans la mesure où leurs auteurs y ont dévoilé plus d’eux-mêmes que dans leur correspondance officielle ou dans la tenue de rapports soumis aux contraintes bureaucratiques. Autrement dit, cette littérature nous offre un accès privilégié à la personnalité respective de ses auteurs.

Mais quoique cette liberté de ton offre une prise appréciable à l’analyse de la rencontre coloniale, elle n’est pas en soi un gage de transparence et de sincérité. Car, bien évidemment, la littérature des Bureaux arabes n’est pas neutre. Car d’une part, « pas plus que d’autres, ces soldats n’étaient insensibles aux idéologies, aux idées et aux modes[3]. », même si les officiers des Bureaux arabes furent rarement des militaires ordinaires [Chap.I]. Et d’autre part, ils ont exercé leurs activités littéraires dans un contexte politique particulièrement sensible, souvent déterminant dans la parution de leurs ouvrages [Chap.II].

Chapitre I

La doctrine coloniale dans tous ses états :

Pellissier de Reynaud, Daumas, Richard

 

Inauguré dès le début de la conquête, le système des Bureaux arabes est généralisé en 1844. C’est seulement à partir de 1871 qu’ils commencent à disparaître, lorsque les autorités civiles reprennent en main le gouvernement de l’Algérie.

En pratique, la création des Bureaux arabes consiste à doter chaque division militaire de l’Algérie – Alger, Oran et Constantine – d’un détachement d’officiers spécialement chargés de veiller à la bonne administration des indigènes, officiellement confiée aux chefs locaux. Souvent considérés comme « le symbole même du régime du Sabre[4] », les Bureaux arabes fonctionnent sur le principe de la concentration des pouvoirs[5], bien qu’ils soient en théorie subordonnés au commandement militaire. Ceci s’explique notamment par le fait que leur mission ne se limite pas à l’expédition des affaires courantes. Interlocuteurs privilégiés des indigènes, ils sont également chargés d’une opération de renseignement permanente, laquelle consiste à créer des archives utiles à la conquête : biographies des chefs locaux, fonctionnement de la justice musulmane, consignation des us et coutumes, etc. Et quoique certains officiers se plaignent des exigences bureaucratiques de leur hiérarchie[6], aucun ne remet sérieusement en cause la nécessité d’une meilleure connaissance de la société indigène. Vivant au plus près des Arabes – dont la soumission est encore incertaine, ces militaires savent que, avant même le succès de la conquête, leur propre sécurité dépend de leur capacité à analyser le milieu qu’ils doivent soumettre. Aussi sans être immunisés contre les préjugés, ils sont moins enclins que la plupart de leurs contemporains à céder aux sirènes de l’exotisme. Comme l’a souligné Jean-Claude Vatin, tant que l’indigène représente une menace immédiate, il reste un sujet d’enquête. Une fois vaincu ou considéré comme tel, il deviendra un simple objet de description néo-folklorique[7]. Naturellement, certains chefs de Bureaux arabes ont la tentation de généraliser leur expérience personnelle, mais ils sont par la force des choses appelés à faire preuve de réalisme : « ce sont des officiers qui s’inquiètent de l’adversaire, de ses forces et faiblesses, de son potentiel matériel, les hommes et les armes, et théorique, les croyances, la foi. Tâter les capacités d’unité, c’est d’abord repérer les groupes, leurs jointures, leur système d’alliance et de conflits[8]. »

C’est pourquoi les autorités militaires choisissent des officiers cultivés pour diriger les Bureaux arabes, officiers dont on attend qu’ils aient à la fois des qualités militaires et des talents d’administrateurs. Trois d’entre eux ont plus particulièrement retenu notre attention : Edmond Pellissier de Renaud, Eugène Daumas et Charles Richard. En effet, ceux-ci sont représentatifs des différentes doctrines coloniales qui s’affrontent alors, tout en incarnant le modèle idéal de l’officier des Bureaux arabes.

I.             Pellissier de Reynaud et la fusion des peuples

 

Ancien élève de Saint Cyr, Pellissier de Reynaud (1798-1857) fait partie de l’expédition d’Alger en 1830 en qualité d’officier d’état-major général. Chef du bureau d’Alger de 1833 à 1835, il est ensuite promu directeur des Affaires arabes de 1837 jusqu’en 1839. Il démissionne de ses fonctions cette même année, après avoir été contraint par sa hiérarchie à livrer une esclave et son enfant à une tribu qu’elle avait fuie pour demander la protection de l’armée. Après avoir intégré la Commission scientifique de l’Algérie, il abandonne définitivement la vie militaire en 1841 pour embrasser une carrière diplomatique au Maroc et en Tunisie, puis à Bagdad où il est nommé consul général en 1852. Auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire ancienne et la géographie de l’Algérie[9], Pellissier de Reynaud reste surtout connu pour ses Annales algériennes, initialement publiées sous la forme d’une revue entre 1836 et 1839 et rééditées en trois volumes en 1854. Particulièrement critique à l’encontre des nombreux crimes commis par l’Armée d’Afrique, il déplore que le gouvernement français, « au lieu de voir dans les Africains un peuple à gouverner, (…) n’y a vu que des ennemis à combattre, des lâches à corrompre, ou des traîtres à acheter[10] ». Partisan d’une fusion entre l’Orient et l’Occident, il estime nécessaire « de combattre les préjugés qui, comme des corps inertes, sont jetés par l’ignorance entre ces deux puissantes masses[11]. » Aussi se donne-t-il, dès 1836, la mission d’ « affaiblir les préventions de race, en peignant les indigènes tels qu’ils sont, c’est-à-dire comme nous, ni tout à fait bons, ni tout à fait mauvais[12] ».

II.           Daumas et le choix de l’association coloniale

 

D’abord étudiant en médecine, Daumas (1803-1871) est contraint par son père à intégrer le 2ème régiment de chasseurs à cheval, avec ordre de ne revenir qu’après avoir obtenu le grade d’officier. Nommé sous-lieutenant en 1827, il entre ensuite à la prestigieuse école de Saumur en 1829. Il arrive en Algérie en 1835, un an après que la France ait officiellement annexé la régence d’Alger. On le nomme consul à Mascara en 1837 afin qu’il représente les intérêts français auprès de l’Emir Abd-el-Kader. Suite à la rupture du traité de la Tafna en 1839 – qui marque la reprise des combats entre l’Armée d’Afrique et celle de l’Emir, Daumas est chargé des affaires arabes dans la province d’Oran et hérite en 1841 de la Direction des affaires arabes à Alger ; il démissionne en 1847 après le départ du Gouverneur général Bugeaud. De retour en France, Daumas devient conseiller d’Etat et Directeur des affaires de l’Algérie au Ministère de la Guerre en 1850, puis est élu sénateur en 1857[13].

D’une façon générale, Daumas est moins optimiste que Pellissier de Reynaud sur l’avenir des relations entre Français et Arabes, ces derniers étant selon lui restés tels qu’ils étaient aux premiers jours de l’Islam. Ainsi affirme-t-il dans le dernier ouvrage publié de son vivant : « Au point de vue purement religieux, l’islamisme a (…) sa grandeur que nul ne peut méconnaître ; après treize siècles, pas un de ses sectateurs n’est différent. C’est même là ce qui fait que nous avons à contenir en Algérie une population toujours hostile et sur laquelle, malheureusement, nous n’exercerons, pendant longtemps encore, d’autre prestige que celui de la force[14]. » Tout au plus croit-il possible d’établir à terme une association entre Arabes et Français, à condition de ne pas tenter de convertir les premiers à la culture des seconds. Cette doctrine de l’association repose sur un fond égalitaire et sur l’idée que l’intérêt matériel peut offrir un trait d’union entre les deux peuples. Elle sera également prônée par Ismaïl Urbain, conseiller de Napoléon III sur la question d’Algérie, qui en donnera par la suite une définition particulièrement claire : « Tolérance des uns pour les autres, détermination du terrain commun pour les intérêts, mais liberté absolue réservée pour l’individualité, qu’elle se formule sous le nom d’homme, de peuple ou de croyant[15]. »

III.        Richard, un représentant de la politique d’assimilation

 

Charles Richard (1815-188 ?) entre peu après la Révolution de Juillet (1830) à l’Ecole Polytechnique, dont il ressortira converti aux idées socialistes de Saint-Simon, de Fourier et de Constant. Il arrive en Algérie au cours de l’année 1840 avec le grade de lieutenant. Après avoir brièvement dirigé les affaires arabes à Bougie, il prend ensuite la direction des affaires arabes de la région d’Orléansville jusqu’en 1850, date à laquelle il quittera l’Algérie pour revenir en métropole. Il y termine sa carrière en tant que commandant aux îles d’Hyères[16].

Réputé pour son courage militaire et reconnu pour ses qualités d’administrateur, Richard ne fait cependant pas l’unanimité auprès de ses supérieurs. Ces derniers reconnaissent certes l’art et la manière avec lesquels il s’est attiré l’apparente sympathie des indigènes dans la région dont il a la charge, mais certains lui reprochent ses « fantaisies humanitaires[17] ». Car Richard, pour qui les Arabes sont un peuple mi-enfant mi-barbare, entend les éveiller progressivement aux bienfaits de la civilisation en mettant en pratique les idées des saint-simoniens et des fouriéristes. Partisan exalté de l’assimilation des Arabes, il fait partie de cette génération d’officiers qui, pour reprendre l’expression d’Yvonne Turin, « proposent leur genre de vie comme la récompense inestimable d’une docile allégeance[18] ». Il se montre du reste particulièrement soucieux de convaincre l’opinion publique du bien fondé de ses projets, comme en témoigne l’abondance de ses publications et le ton engagé de ces dernières.

Chapitre II

La littérature des Bureaux arabes, entre stratégie et tactique

 

D’après Jean-Claude Vatin et Philippe Lucas, la fin du Second Empire marque un tournant décisif pour l’ethnographie coloniale. L’on serait passé durant cette période d’une « ethnographie-stratégie » à une « ethnographie-tactique », soit de la découverte scientifique de la société indigène aux certitudes de « la société victorieuse diffusant ensuite une image destructrice, appauvrissante à tout le moins de la société colonisée[19] ».

Pour leur part, Vatin et Lucas ont classé sans hésitation Pellissier de Reynaud et Daumas dans la première catégorie – notamment parce que leurs travaux reposent sur une collecte de renseignements, de témoignages oraux, etc. –, tandis que Richard leur semblait déjà préfigurer un certain déclin de l’ethnographie coloniale[20]. Quoi qu’il en soit, au-delà de leurs différences respectives, il est certain que les œuvres publiées par les trois officiers ont suivi de près les calendriers politiques de l’Algérie et de la métropole. On peut ainsi distinguer trois périodes significatives dans l’histoire de la littérature des Bureaux arabes.

I.             1830-1848. La genèse des Bureaux arabes

 

C’est entre 1830 et 1848 que se déroule la phase la plus importante de la conquête militaire de l’Algérie. Initialement cantonnée à l’occupation du littoral – soit d’est en ouest : Oran, Alger, Bougie, la présence française progresse ensuite vers l’intérieur des terres, jusqu’à s’étendre sur environ un tiers de l’Algérie en 1848.

La progression militaire, qui connaît son apogée avec la reddition d’Abd-el-Kader en 1847, va de pair avec une organisation administrative censée garantir la soumission des tribus indigènes : les Bureaux arabes. Ceux-ci ne seront d’ailleurs connus sous cette dénomination qu’à partir de 1844. Auparavant, de 1834 à 1837, il n’existe qu’un « agha des Arabes », c’est-à-dire un officier supérieur français censé succéder au représentant de l’autorité turque auprès des tribus. Entre 1837 et 1839, la fonction d’agha est remplacée par une Direction des affaires arabes confiée à Pellissier de Reynaud, lequel est ainsi chargé de « faciliter et d’étendre [les] rapports avec les tribus de l’intérieur, de les attirer sous [la] domination [française] en respectant leurs usages, en protégeant leurs intérêts, en leur faisant rendre bonne et exacte justice, en maintenant parmi elles l’ordre et la paix[21] ». Après une brève disparition, la direction des affaires arabes est rétablie en 1841 par le Gouverneur général Bugeaud, qui place Daumas à la tête du service. Comme son prédécesseur, il est censé avoir autorité sur les élites indigènes et doit également « établir des relations avec les tribus du dehors et celles non soumises, [et] recueillir les renseignements divers propres à éclairer [la] politique et [les] opérations [coloniales][22] ». Enfin, en 1844, Bugeaud créé officiellement des Bureaux arabes chargés d’administrer et d’étudier les populations indigènes dans les territoires militaires[23]. C’est au cours de cette période que Pellissier de Reynaud, Daumas et Richard publient respectivement leurs premiers livres.

L’œuvre pionnière de Pellissier de Reynaud (1836-1839).

 

Pellissier de Reynaud publie ses Annales algériennes entre 1836 et 1839. Celles-ci paraissent sous la forme d’une revue, où le récit des opérations militaires est suivi de sujets d’actualité et de ses observations sur les populations indigènes. Cette publication lui vaut d’être reconnu par ses contemporains comme l’un des plus sûrs informateurs concernant les mœurs indigènes. Sous le pseudonyme de P. Christian, le secrétaire particulier du général Bugeaud en fait l’éloge dès 1846 : « Nous jugeons trop exclusivement les Arabes d’après quelques idées militaires. Trompé sans doute par des appréciations inexactes, ou entraîné par le besoin de justifier la guerre et les rubans de feu qu’il promenait sur l’Algérie, un honorable maréchal [Bugeaud] croit pouvoir les accuser de fanatisme [et] de mauvaise foi (…). [Aussi] on aime à rencontrer l’expression d’un examen plus impartial dans les remarques faites par un officier fort instruit, [Pellissier de Reynaud], qui a parcouru longtemps les tribus, (…) ce qui est, à notre avis, le meilleur moyen d’étudier les hommes[24]. » Vingt ans après leur première parution, la lecture des Annales algériennes est considérée comme indispensable à la culture générale des officiers des Bureaux arabes. En témoigne, en 1853, le Gouverneur général Randon qui commande au Ministère de la Guerre un exemplaire pour chaque bibliothèque des Bureaux arabes[25].

Mais l’influence de Pellissier de Reynaud ne s’est pas limitée au cercle des Bureaux arabes. En effet d’après Georges Yver – auquel on doit de nombreuses publications lors du « Centenaire de l’Algérie » : « Les auteurs d’ouvrages de vulgarisation publiés sous le titre d’Histoire de l’Algérie n’ont fait le plus souvent que démarquer Pellissier ou même le plagier sans vergogne[26]. »

Daumas, la voix officielle des Bureaux arabes (1844 ;1845 ;1847)

 

C’est à la demande du Gouverneur général Bugeaud et après l’approbation de ce dernier que Daumas publie en 1844 l’Exposé de l’état actuel de la société arabe, du gouvernement et de la législation qui la régit. Ce livre est destiné à servir de viatique aux Bureaux arabes nouvellement créés ; il s’agit d’après Bugeaud lui-même d’un véritable « guide dans la pratique du gouvernement[27] » que l’on doit distribuer à tous les commandants supérieurs et officiers en charge des Affaires arabes. De façon assez logique, c’est aussi l’œuvre la moins personnelle de Daumas, celle où ses penchants empathiques pour le peuple arabe sont le moins prononcés. Dans Le Sahara algérien (1845) et La grande Kabylie (1847), en revanche, on perçoit déjà une certaine fascination de Daumas pour son sujet d’études. Sous bien des aspects, en effet, la société arabe est désormais évoquée sous les traits d’une société féodale, où la vie des indigènes se partage entre la simplicité de mœurs, les exploits chevaleresques et le sens de l’hospitalité.

Du reste, la politique menée par Daumas à la tête des Bureaux arabes confirme, sinon la fascination, du moins les égards qu’il a pour la population arabe au moment même où sont publiés ses premiers ouvrages. En 1845, il obtient l’arrêt d’un projet de la colonisation en prétextant qu’il serait inopportun « de commencer des travaux qui pourraient jeter l’inquiétude parmi les populations indigènes, en les dépossédant de terrains situés sur leurs territoires, et servir de prétextes aux prédications des fanatiques dans les tribus les plus éloignées[28] ». De même, en 1846, un grand colon se plaint auprès de Daumas des vols de bestiaux et des dégradations qu’auraient commis des Arabes sur ses terres. Ce dernier rejette alors sa requête au motif que : « Ses terres n’étant pas gardées, imparfaitement délimitées, ont pu sans aucun doute être traversées par des Arabes ». Et le directeur des Affaires arabes de conclure : « Je lui ai recommandé à plusieurs reprises d’assurer ses propriétés par des mesures de conservation (…) ; il paraît qu’il a peu tenu compte de mes observations et sa négligence à ce sujet est la cause principale de ce qui lui est arrivé[29]. » Les jours suivants, Daumas dépose une plainte au Procureur du Roi contre le colon qui s’était finalement fait justice lui-même en saisissant des troupeaux appartenant à des Arabes. Enfin cette même année, il prend la défense des indigènes que l’on accuse d’entraver la mise en valeur des terres : « Les obstacles, écrit-il, qui peuvent s’élever contre la colonisation et la mise en culture des terrains de la Métidja, ne me semblent pas venir de la part des Indigènes ; je crois au contraire que ce sont eux qui, en somme, travaillent et cultivent le plus malgré les difficultés toujours plus graves qu’ils rencontrent de jour en jour[30]. » L’historien Victor Demontes – un représentant de l’ « ethnographie-tactique » – reprochera ainsi à Daumas d’avoir été l’instigateur de l’indigénophilie des Bureaux arabes, d’en avoir fait les « Protecteurs actifs et habiles des Indigènes dans tous leurs différends avec les colons européens (…), comme engagés d’honneur à défendre les intérêts de leurs administrés contre les prétentions des diverses administrations civiles de la colonie[31]. »

Richard ou l’art du pamphlet colonial (1846 ; 1847)

 

Richard publie son premier ouvrage un an seulement après son arrivée en Algérie. Son Etude sur l’insurrection du Dhara (1846) se veut une analyse des causes de la révolte menée par Bou-Maza, accompagnée d’un portrait sans concession du peuple arabe. Car d’après lui, certains de ses contemporains ont idéalisé la figure de l’Arabe, sous l’effet de ce respect mutuel qu’inspirent les lois de la guerre. À propos de ce regard bienveillant que certains militaires portent sur l’homme arabe, il affirme ainsi : « Jusqu’ici nous ne l’avons guère vu qu’à la distance de la portée de son fusil (…); nous l’avons vu se battre souvent avec courage, et mourir toujours en héros ou en martyr (…). Nous ne l’avons vu, en un mot, que sous sa face poétique. Maintenant (…) si la poussière et la fumée de la poudre n’obscurcissent plus nos yeux, nous le verrons plus en détail et beaucoup mieux (…) et nous verrons alors une dégradation de la face humaine, qui nous fera bénir le ciel d’être un peuple civilisé[32]. » Mais il entend également éduquer ces « Excellentes gens qui n’ayant jamais connu que le calme et le repos, ne se rappellent plus du temps où nos ancêtres faisaient brûler vivants leurs ennemis, et qui ne veulent pas croire qu’il existe encore des peuples qui ne valent pas mieux que nous à cette époque de notre histoire[33]. » Sur le ton du pamphlet, l’ouvrage de Richard s’adresse donc à ses pairs comme aux lecteurs de la métropole.

En 1848 Richard publie son étude Du gouvernement des arabes et de l’institution qui doit l’exercer, laquelle aurait été publiée dès 1847 si son manuscrit n’avait été volé à Paris[34]. La défense des Bureaux arabes y prend le pas sur l’étude de la société colonisée : Richard s’attache essentiellement à démontrer qu’il serait prématuré d’instaurer un régime civil en Algérie. Il y confirme toutefois sa vision négative de la société arabe. « Les Arabes, affirme-t-il, vivent dans l’anarchie morale et sociale la plus complète ; ils pratiquent le vol par goût et par gloriole ; ils ne suivent de leur religion que le fanatisme et la superstition qu’elle peut inspirer ; ils sont faux, trahissent leurs paroles, assassinent par derrière, et poursuivent une vengeance à travers les générations. Leur société enfin est un champ de bataille, où luttent sans trêve, toutes les passions de l’égoïsme et de l’individualité, livrées à elles-mêmes sans pondérateur. C’est l’image de la nôtre à l’époque de l’anarchie féodale, qui marqua la fin du dixième siècle (…)[35]. » Néanmoins, il estime que l’infériorité des Arabes n’est pas inéluctable pourvu qu’on les convertisse aux vertus de « L’Institution [qui] est aux masses humaines ce que la belle loi de l’attraction, proclamée par Newton, est aux masses de la matière : l’une et l’autre, chacune dans sa sphère d’action, est la base de l’ordre et de l’harmonie[36]. » Et Richard d’ajouter : «  Prenez la société la plus avancée du monde, le peuple le plus spirituel, le plus intelligent, le plus grave, le peuple français enfin, anéantissez tout à coup les institutions qui le régissent, depuis la police municipale et la justice de paix, jusqu’au pouvoir le plus élevé, institutions qui sont le fruit de nombreux siècles de travail et de souffrance, et vous le verrez subitement retourner au point d’où il est parti, à l’anarchie, c’est-à-dire au règne de tous les crimes et de toutes les erreurs[37]. »

Dans ses deux premiers ouvrages, Richard recourt donc à la comparaison entre la France du Moyen-Âge et l’Algérie pour donner à ses lecteurs une image suffisamment évocatrice de ce que la société arabe représente à ses yeux. Mais il ne s’agit pas seulement d’illustrer le jugement de valeur qu’il porte sur la société colonisée. Cette comparaison, en effet, lui permet également d’affirmer que les Arabes sont perfectibles, malgré tous les vices dont ils sont affublés. En d’autres termes, en dépit de sa violence, sa critique du peuple arabe vise moins une « race » qu’une culture, au sens où il ne croit pas que sa condition soit due à une infériorité biologique mais plutôt à une carence politique.

II.           1848-1852. L’armée d’Afrique et le péril républicain

 

L’avènement de la Seconde République, dont la Constitution proclame que l’Algérie fait partie intégrante de la France, offre aux colons un argument de poids contre le régime militaire. Cependant, ce ne sont pas les prolétaires qui se révoltent en Algérie. Il s’agit plutôt d’une bourgeoisie citadine qui s’impatiente de ne pouvoir faire fructifier ses capitaux, et qui reproche à l’Armée d’Afrique, en particulier aux Bureaux arabes, d’étouffer les initiatives individuelles en matière de colonisation[38]. Du côté de la population musulmane, surtout chez les chefs indigènes, l’abolition de l’esclavage prévue par la loi du 27 avril 1848 menace les valeurs traditionnelles de la société arabe. D’après certains militaires, les élites indigènes craignent effectivement que la fin de l’esclavage – une pratique qui fait alors partie intégrante de l’économie domestique en Algérie – ne soit qu’un prélude à la remise en cause d’autres aspects de l’institution familiale, dont la polygamie[39].

Durant cette période, Pellissier de Reynaud ne publiera aucun ouvrage. En revanche, Richard écrit un ouvrage particulièrement offensif contre les prétentions des colons et des libéraux, tandis que Daumas fait paraître deux ouvrages, dont un consacré en partie à la question de l’esclavage chez les Arabes.

Richard. La défense des Bureaux arabes et l’enseignement des foules (1848 ;1850)

 

L’officier est lui-même candidat aux élections d’avril 1848, après avoir été mandaté par les fouriéristes[40]. À cette occasion, il publie à la même époque une brochure intitulée De l’esprit de la législation musulmane – en réalité une réédition de deux chapitres de son précédent ouvrage – dans laquelle il confirme sans équivoque possible son adhésion à la doctrine de l’assimilation : « Nous avons des citoyens français qui sont juifs, protestants, catholiques ; pourquoi n’ajouterions nous pas à cette liste des musulmans ? [41]. » Mais ce projet reste néanmoins soumis à la réunion de plusieurs conditions préalables, lesquelles doivent contribuer à la rénovation morale de la société arabe.

Dans le prolongement de cette idée, Richard publie De la civilisation du peuple arabe (1850). Le livre se présente à la fois comme une apologie des Bureaux arabes et un véritable programme politique. Il préconise d’instaurer en Algérie une « féodalité française » en quatre étapes : 1°. Commencer par s’appuyer sur l’indigène le plus influent de la tribu ; 2°. Ensuite lui préférer un individu issu de la classe moyenne, l’élever socialement et acheter ainsi sa fidélité en créant l’intérêt ; 3°. Remplacer ce chef indigène par un officier des Bureaux arabes, ce qui permettra d’établir dans chaque tribu le début d’une « féodalité française » ; 4°. Appliquer ensuite ces trois premières étapes à l’échelle plus large d’une « commune aristocratique » (comprendre une municipalité choisie parmi les membres riches et importants des tribus), pour instaurer à terme une « commune démocratique » (où la désignation de la municipalité par l’autorité serait remplacée par un système d’élection)[42].

Tout en exposant ce projet politique, Richard ne manque pas de critiquer le mélange d’angélisme et d’arrivisme qui motive selon lui la revendication d’un régime civil pour l’Algérie. De nouveau, il dresse un portrait des Arabes en peuple barbare, que seuls le prestige de la force et l’habileté des militaires peut contenir. En évoquant le projet de supprimer les Bureaux arabes, il promet un fiasco assuré :

« Vous allez successivement supprimer, dans chaque localité, le seul lien vigoureux qui vous unit au peuple indigène, et qui vous permette de le tenir ; vous allez saper, d’un coup, l’influence que l’éclat des armes, l’habitude de l’obéissance, une certaine tradition, vous avaient donnée dans le pays ; vous allez jeter au feu les archives du commandement, et perdre dans leurs cendres, l’expérience acquise par vingt ou trente années d’observations constantes et d’études sérieuses ; et pourquoi, je vous le demande ? pour mettre à la place d’un moyen d’action excellent, trente autres moyens incomplets, biffurqués dans tous les sens, et livrant le peuple à gouverner aux tiraillements stériles de forces contraires et inintelligentes ; (…) c’est-à-dire en réalité, pour faire place à trente fois plus de fonctionnaires, qui attendent derrière le rideau le moment d’entrer en scène ; car il faut bien le dire, c’est souvent sous la pression de pareils instincts que les plus hautes questions sont jugées (…) [car] certains employés, ont fini par se persuader que les diverses administrations avaient été faites pour eux, et non pour la chose publique qui est, hélas ! la dernière chose dont on se préoccupe[43]. »

En 1850 encore, Richard fait éditer Algérie. Scènes de mœurs arabes[44]. Avec cet ouvrage, il entend vulgariser la connaissance des mœurs du peuple arabe, toujours dans la perspective d’ « éclairer (…) les moyens pratiques d’assurer notre domination sur lui[45] ». Pour la rendre accessible au plus grand nombre, il écrit sous la forme de dialogues des scènes « empreintes du véritable caractère arabe, dans toute sa crudité et dans toute sa trivialité[46] ». Du reste, il assume la part de caricature de ses écrits. D’après lui, l’exagération est un procédé nécessaire pour retenir l’attention du lecteur, et « le seul moyen de donner à la figure [de l’Arabe] son expression saillante[47] ». Chaque dialogue met ainsi en scène une affaire traitée par le Bureau arabe, car c’est : « Le théâtre (…) où les caractères (…) se développent dans toute leur netteté. C’est là qu’on voit réellement le peuple arabe dans ses rapports avec nous[48]. » Sur les quinze chapitres que comprend l’ouvrage, trois sont consacrés à la vie conjugale des Arabes : La femme enlevée, Le divorce et Un mariage d’amour.

Ce genre satyrique dans lequel Richard va exceller fait partie, comme l’indique Lucas et Vatin, de ces « écrits à vocation héroïco-comique, [où] le rire [est] plus raciste et méprisant que drôle et libérateur, où les mœurs deviennent l’occasion de saynètes, de sketches plus ou moins savoureux, qui prétendent “instruire en amusant” [49]. » Comme nous le verrons par la suite, il n’en est pas moins digne d’intérêt dans le cadre de notre recherche.

Daumas et la question de l’esclavage chez les Arabes (1848)

 

À l’époque où l’effervescence révolutionnaire domine la France, et dans une moindre mesure l’Algérie, Daumas publie deux ouvrages : Le Grand Désert, ou Itinéraire d’une caravane du Sahara au pays des Nègres (1848) et Les chevaux du Sahara (1851).

D’un point de vue politique, ces deux ouvrages restent neutres en apparence et n’abordent jamais la question de l’opportunité de maintenir ou non les Bureaux arabes. En revanche Le Grand Désert mérite une attention particulière puisque Daumas y aborde le sujet de l’esclavage. Il y affirme, « en toute humilité, n’avoir point osé conclure pour ou contre la traite en général[50] ». Car si Daumas conserve de l’estime pour les Arabes, il considère qu’il est peut-être préférable de maintenir la servitude des « Nègres » – même s’il suggère un passage de l’esclavage à la domesticité – plutôt que de « les abandonner à leurs instincts grossiers, [et] les voir s’égorger par milliers dans leurs guerres intestines[51] ».

Mais l’intérêt du Grand Désert, au-delà de son actualité politique, provient surtout du Code de l’esclavage chez les musulmans que Daumas y a joint. En effet, ce document est particulièrement utile pour comprendre la manière dont cette pratique, aux yeux de la plupart des officiers des Bureaux arabes, a paru moins inhumaine qu’ailleurs et mieux intégrée à la vie familiale en Algérie qu’en Europe. Même Richard, pourtant peu suspect de complaisance envers les Arabes, affirme en 1845 que la condition des esclaves noirs dans les familles arabes est « tout aussi supportable et peut-être moins dure que la domesticité dans nos sociétés[52] ».

III.        1852-1870. L’âge d’or de l’ethnographie militaire

 

Après les incertitudes de l’épisode républicain, l’avènement du Second Empire (1852) marque le début d’une nouvelle ère pour l’Algérie française. Napoléon III, en effet, s’entoure de conseillers pour la plupart soucieux de la défense des intérêts indigènes, ou tout au moins de ne pas les sacrifier systématiquement aux appétits des colons. Il effectue deux voyages en Algérie (1860 ;1865), au cours desquels il est accompagné par Ismaïl Urbain – un métis d’origine guyanaise converti à l’Islam. En 1863, l’Empereur adresse ainsi au Gouverneur général de l’Algérie, le maréchal Pelissier (à ne pas confondre avec Pellissier de Reynaud), une lettre publique où il proclame : « L’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe.  Les indigènes ont, comme les colons, le droit à une égale protection, et je suis aussi bien l’empereur des Arabes que des Français [53]. » Une déclaration suivie du sénatus-consulte du 22 avril 1863, qui reconnaît au bénéfice des tribus arabes la propriété « des territoires dont elles ont la jouissance permanente et traditionnelle[54]. » Il revient de son second séjour convaincu de la nécessité d’infléchir la politique coloniale en faveur des musulmans. En 1865, l’Empereur confirme donc au maréchal Mac-Mahon, successeur de Pélissier, sa volonté d’instaurer un « Royaume arabe » en Algérie. D’où la promulgation du sénatus-consulte du 14 juillet 1865, lequel décrète que les indigènes musulmans, quoique de nationalité française, doivent conserver le bénéfice de leurs lois, tout en leur accordant le droit de réclamer s’ils le désirent la qualité de citoyen français et la soumission afférente aux règles du Code civil.

Cette politique est très mal perçue par les Français d’Algérie qui y voient un regrettable « déclassement dans l’ordre de priorité des actes à réaliser »[55]. Aux yeux de ces derniers, le sénatus-consulte sonne le glas du projet colonial : « la colonisation et la population européenne qui (…) avaient le premier rang dans la sollicitude du gouvernement, cèdent tout à la place à l’indigénat et à la civilisation des Arabes, (…) comme si, avant de civiliser un peuple conquis, (…) il n’y avait pas à lui démontrer préalablement la solidité inébranlable de notre établissement et l’inanité de ses efforts pour en troubler le progrès[56]»

À l’inverse, la plupart des officiers des Bureaux arabes sont particulièrement favorables à cette politique du royaume arabe, dont ils sont parfois les principaux inspirateurs. Aussi vont-ils désormais produire une littérature résolument tournée vers le grand public, là où leurs livres précédents pouvaient encore paraître réservés aux personnes directement impliquées dans la colonisation de l’Algérie.

Daumas ou la consécration d’un arabophile

 

Daumas se montre particulièrement productif durant cette période, au point que Ismaïl Urbain lui reprochera d’ailleurs de « monopoliser toute l’Algérie arabe à son profit[57] ».

Alors qu’il vient tout juste de devenir conseiller d’Etat et directeur des affaires de l’Algérie, il publie Mœurs et coutumes de l’Algérie (1853). Le livre bénéficie d’une large diffusion en métropole, grâce à sa parution en format de poche chez Hachette ; son succès est tel qu’il est réédité à trois reprises : en 1855, 1858 et 1864. Daumas y affiche d’emblée une ambition de pédagogue, et déjà une certaine nostalgie de l’Algérie qu’il vient de quitter : « Appeler l’intérêt sur un pays auquel la France est attachée par les plus nobles et les plus précieux liens, faire connaître un peuple dont les mœurs disparaîtront peut-être – c’est Daumas qui souligne – un jour au milieu des nôtres, mais en laissant dans notre mémoire de vifs et profonds souvenirs, voilà ce que j’ai entrepris[58]. »

Par la suite, il publie successivement Coup d’œil sur l’Algérie au mois de mai 1856 (1856), La civilité puérile et honnête chez les Arabes (1857), La Kabylie (1857), La société kabyle (1858) et La vie arabe et la société musulmane (1863). Mais surtout, à partir de 1857, il commence la rédaction d’un traité sur La femme arabe. Il puise pour ce faire dans l’ensemble de ses précédents ouvrages, comme souvent, ainsi que dans les témoignages recueillis auprès de chefs indigènes ; il aurait également sollicité le concours d’Abd-el-Kader qui aurait accepté de répondre à ses questions sur le sujet[59]. Mais ce projet en encore inachevé en 1869 si l’on en croit la seconde édition de La vie arabe et la société musulmane, où Daumas écrit : « D’où vient [la] différence du rôle de la femme dans les deux civilisations ? Il y aurait là-dessus bien à dire, et peut-être un jour je traiterai cette question[60]. »

Quoi qu’il en soit, La femme arabe ne sera publié que longtemps après sa mort, en 1912, dans la Revue africaine. Sous bien des aspects, l’ouvrage apparaît d’ailleurs comme le testament intellectuel de Daumas sur la question indigène, tant il paraît être l’aboutissement de ses travaux antérieurs. Mais il s’agit aussi d’un modèle de « l’ethnographie-stratégie » qui annonce très clairement sa visée politique. « Après cet exposé, écrit-il, on verra si la femme arabe est à plaindre, à envier ou à blâmer, on décidera si nous devons trouver, sous la tente, des victimes prêtes à seconder nos efforts, ou bien, des compagnes dévouées à leurs maris, à leurs familles, contentes du sort que Dieu et les hommes leur ont assigné sur cette terre[61]. »

La réédition des Annales algériennes (1854)

 

Les Annales algériennes sont rééditées en 1854. Quoique l’éditeur n’en fasse pas mention dans sa réclame, on peut supposer que la commande passée par le Général Randon l’année précédente n’est pas étrangère à ce regain d’intérêt pour l’œuvre de Pellissier de Reynaud, d’autant plus que cette réédition est publiée conjointement par l’éditeur Bastide à Alger et par la Libraire militaire à Paris.

Mais c’est également l’occasion pour l’auteur de confondre certains de ses plagiaires. Il met donc en garde ses nouveaux lecteurs dans la préface : « Je dois rappeler à ceux qui, venant à lire mon livre après avoir lu une Histoire de l’Algérie ancienne moderne, imprimée avec luxe et ornée de gravures – il fait ici référence à l’ouvrage de Galibert –, reconnaîtraient des pages entières qui leur auraient déjà passé sous les yeux, que ce n’est pas moi l’emprunteur : ces passages sont textuellement pris dans ma première édition ». Et de conclure : « Cette manière d’écrire est assurément commode pour ceux qui l’emploient ; mais j’avoue que j’aime mieux en subir qu’en faire l’application[62]. »

En outre, il ne s’agit pas d’une simple réédition. En effet, l’auteur a prolongé le récit de la conquête, précédemment arrêté en 1837, jusqu’à la reddition d’Abd-el-Kader en 1847. Ensuite, il a supprimé tous les sujets d’actualité qui selon lui n’avaient « qu’un intérêt temporaire, relatif à la polémique du moment »[63]. Enfin, et surtout, il a augmenté ses travaux de plusieurs études, dont un précieux Mémoire sur les mœurs et les institutions sociales des populations indigènes du Nord de l’Afrique, dans lequel il consacre plusieurs pages à l’institution familiale et aux mœurs conjugales des Arabes.

Richard et le rejet du Royaume arabe (1860 ; 1865)

 

Après la réédition de ses Scènes de mœurs arabes en 1859[64] – lesquelles feront d’ailleurs l’objet d’une troisième édition en 1876[65] – Richard fait paraître Les mystères du peuple arabe (1860). Il présente lui-même ce dernier livre comme le complément nécessaire du précédent. « Dans l’un, écrit-il, j’ai voulu peindre [le peuple arabe] tel qu’il se montre dans nos relations avec nous ; dans celui-ci, je me suis proposé de le décrire tel qu’il est, dans sa nature intime, loin de notre contact, et de sonder les mystères de ses croyances étranges, de ses pensées secrètes sur nous et notre domination[66]. » Toujours sous la forme de dialogues, Les mystères du peuple arabe transportent cependant, cette fois-ci, le lecteur « au sein d’un marché tenu dans ces régions éloignées, où notre regard de conquérant n’oblige pas encore à voiler sous l’hypocrisie la liberté des allures et la franchise des manifestations (…); où se développent au grand jour, comme un vaste manteau en guenilles, toutes les misères, toutes les vermines morales, qui sont encore le lot des hordes musulmanes[67]. » Mais comme dans ses premiers ouvrages, la sévérité du jugement est nuancée par l’analyse des causes supposées de la décadence arabe. Ainsi Richard rappelle que : « Nous sommes, avant tout, les produits directs des milieux où nous recevons l’être. L’homme, en naissant, s’inocule, sans qu’il s’en doute, le germe corrupteur qui empeste la société où il va vivre. Soyons donc indulgents envers ces pauvres déshérités de la civilisation dont le milieu perpétue les vices[68]. »

Enfin la dernière publication de Richard sur la question algérienne sera un Examen critique de la Lettre de l’Empereur sur l’Algérie (1865). Elle paraît au moment où Napoléon III prône la politique du « Royaume arabe ». À cette occasion, Richard reprend les griefs déjà formulés à l’encontre des premières générations d’officiers des Bureaux arabes dans son Etude sur l’insurrection du Dhara. Sans les citer nommément, il reproche à Daumas, Urbain et Lapasset – tous trois consultés sur la question d’Algérie par Napoléon III – d’avoir abusé ce dernier sur la véritable nature des indigènes. « Le peuple arabe (…), regrette-t-il, a paru à l’origine de la conquête, alors qu’on le connaissait peu, composé, presqu’exclusivement, de héros et de chevaliers. Il existe encore en Algérie, une école attardée d’admirateurs naïfs ou intéressés, qui le considèrent, quand même, sous cet aspect fantaisiste[69]. » Et Richard d’affirmer : « Ce sont les représentants de cette école, je n’hésite pas à le dire, qui ont malheureusement fourni à l’Empereur les renseignements sur lesquels il a basé son opinion, sur la question arabe[70]. »

*       *

*

Après cette brève présentation de ces trois officiers et de leurs oeuvres, dont le contenu servira de fil conducteur de notre étude, il importe de retenir que chacun d’entre eux découvre l’Algérie et sa population à un moment décisif de la conquête. Ainsi Pellissier de Reynaud participe à la prise d’Alger, découvrant ainsi le pays et sa population à une époque où l’on ignore à peu près tout de l’un et de l’autre. De plus, il débute sa carrière coloniale à un moment où aucune politique dans ce domaine n’est véritablement arrêtée. Pour Daumas, les choses sont déjà sensiblement différentes, puisqu’il arrive un an seulement après l’annexion officielle de l’Algérie, devenue officiellement l’une des « possessions françaises de l’Afrique du Nord[71]. » En outre, il est amené à côtoyer l’un des chefs arabes les plus importants de cette époque en la personne d’Abd-el-Kader. Enfin, Richard débarque à Alger à un moment particulièrement critique, au début d’une nouvelle guerre contre les tribus d’Abd-el-Kader qui va durer près de dix ans. En ce sens, chacun d’entre eux représente donc une époque distincte de la rencontre coloniale.

Par ailleurs, on a vu que chacun a sa propre idée sur la politique qu’il conviendrait d’appliquer en Algérie : Pellissier de Reynaud préconise une fusion des Arabes et des Français qui donnerait lieu à la naissance d’un peuple nouveau ; Daumas envisage plus modestement une association entre les deux, tout en conservant le souci de ne pas léser les Arabes dans cette collaboration ; enfin Richard prône une assimilation des Arabes qui serait le seul moyen d’en faire un peuple civilisé.


NOTES

 

[1] LAURENT F., Le Voyage en Algérieanthologie de voyageurs français dans l’Algérie coloniale (1830-1930), Robert Laffont, 2008 ; SALINAS M., Voyages et voyageurs en Algérie.1830-1930. Paris, Privat , 1989.

[2] LUCAS P. et VATIN J.C., L ‘Algerie des anthropologues, op. cit., p. 16.

[3] VATIN L. et LUCAS J.-C., op. cit. p. 19.

[4] YACONO X., Les bureaux arabes et l’évolution des genres de vie indigènes dans l’ouest du Tell algérois : Dahra, Chélif, Ouarsenis, Sersou, Paris, Larose, 1953, p. 93.

[5] Sur le terrain politique et administratif tout d’abord, les officiers ont voix consultative lorsqu’il faut nommer ou destituer les chefs locaux ; ils sont également en charge de la résolution des conflits entre tribus et de la conduite des travaux publics. En matière financière, ce sont eux qui fixent le montant de l’impôt dont les tribus sont redevables. Enfin sur le plan judiciaire, ils sont à la fois juges des affaires civiles européennes et superviseurs de la justice musulmane ; ils font également office de juges d’instruction dans les procédures criminelles soumises aux tribunaux militaires. Ce système est transposé dans les territoires civils à compter de 1854, avec la création de Bureaux arabes départementaux placés sous l’autorité d’un préfet. Des fonctionnaires civils remplissent alors le même rôle que les officiers, à ceci près qu’ils partagent leurs prérogatives administratives avec le maire. Cf. COLLOT C., Les institutions de l’Algérie pendant la période coloniale, Paris, Ed. C.N.R.S., 1987, pp. 36-44.

[6] YACONO X., op.cit. pp. 89-90 ; FRÉMEAUX J., Les Bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête, , Paris, Denoël/Coll. L’aventure coloniale de la France, 1993, p.51.

[7] LUCAS P. et VATIN J-C., L ‘Algerie des anthropologues, Paris, Maspero, « Textes à l’appui », 1975, p. 19.

[8] Ibid. p. 19.

[9] PELLISSIER E., Mémoires historiques et géographiques sur l’Algérie, Paris, Imprimerie Royale, 1844. 440 p. ; L’ Histoire de l’Afrique de Mohammed ben-Abi’1-Raïni el-Kaïrouani, traduite de l’arabe par MM. Pellissier et Rémusat, Paris, Imprimerie royale, 1845 ; Description de la Régence de Tunis, Paris, Imprimerie impériale, 1853. Ces trois ouvrages correspondent respectivement aux tomes VI, VI et XVI de l’ Exploration scientifique de l’Algérie pendant les années 1840, 1841, 1842 publiée par ordre du Gouvernement et avec le concours d’une commission académique.

[10] PELISSIER E., Annales algériennes, Paris, Anselin & Gaultier-Laguionie, 1836-1839, T.1, p. viii.

[11] PELLISSIER E., op.cit., p. v.

[12] PELLISSIER E., op.cit., p. ix.

[13] Cf. FAUCON N. Le livre d’or de l’Algérie, Paris, Challamel, 1889, T.I, pp. 169-170.

[14] DAUMAS E., La vie arabe et la société musulmane, Paris, Ed. Michel Lévy Frères, 1869 (1863), p. 35-36.

[15] URBAIN I. [sous le pseudonyme de Georges VOISIN], L’Algérie pour les algériens, Paris, 1861, pp. 10-11. Pour une analyse particulièrement intéressante de l’idéal associationiste par un juriste colonial au début du XXe siècle, voir : HUTIN P., La doctrine de l’Association des Indigènes et des Français en Algérie, Paris, Domat-Montchrestien, 1933.

[16] YACONO X., Les Bureaux arabes et l’évolution des genres de vie indigène dans l’ouest du Telle algérois, Paris, Larose, 1953, pp. 136-138.

[17] Opinion du colonel de Martimprey, cité par YACONO X., op. cit., p. 139.

[18] TURIN Y., Affrontements culturels dans l’Algérie coloniale. Ecoles, médecines, religion, 1830-1880, Paris, Maspero, 1970, p. 34.

[19] LUCAS Philippe et VATIN Jean Claude, L ‘Algerie des anthropologues, Paris, Maspero, « Textes à l’appui », 1975, pp. 11-29.

[20] Ibid. pp. 15-16 ; 21.

[21] Arrêté du Gouverneur général Damrémont du 15 avril 1837 : MENERVILLE M.P., Dictionnaire de législation algérienne, Paris, Cosse, 1853, p.5.

[22] Arrêté du Gouverneur général Bugeaud du 16 août 1841 : MENERVILLE M.P., op. cit. p.6.

[23] Arrêté du Gouverneur général Bugeaud du 1er février 1844 : MENERVILLE, op. cit., p. 6-7.

[24] CHRISTIAN P., L’Afrique française, Paris, Barbier, 1846, pp. 60-61.

[25] FREMEAUX J., Les Bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête, Paris, Denoël, 1993, pp. 51-52.

[26] Parmi les « héritiers » de Pellissier de Reynaud, Georges Yver cite notamment : GALIBERT, L’Algérie ancienne et moderne (1844), FILLIAS, Histoire de la conquête et de la colonisation de l’Algérie (1860) et GAFFAREL, L’Algérie, histoire, conquête et colonisation (1883). Dans Histoire et historiens de l’Algérie, Paris, Félix Alcan, 1931, pp. 277-279.

[27] DAUMAS E., Exposé de l’état actuel de la société arabe, du gouvernement et de la législation qui la régit, Alger, Imprimerie du Gouvernement, 1844.

[28] Cité par DEMONTES V., La colonisation militaire sous Bugeaud, Paris, Larose, 1918, p. 524.

[29] Cité par DEMONTES V., op. cit., pp. 525-526.

[30] Cité par DEMONTES V., op. cit. p. 527.

[31] DEMONTES V., op. cit. p. 527.

[32] RICHARD C., Etude sur l’insurrection du Dhara, Alger, Besancenez, 1846, p. 8.

[33] Ibid. pp. 8-9.

[34] Signalé par QUERARD J.M., La France littéraire, Paris, Tome douzième, Dix-neuvième siècle – Deuxième volume, L’Editeur-Rue des Grands Augustins, pp. 342-343.

[35] RICHARD C., Du gouvernement arabe et de l’institution qui doit l’exercer, Alger, Bastide, 1848, pp. 13-14.

[36] Ibid. p. 14.

[37] Ibid.

[38] EMERIT M., La Révolution de 1848 en Algérie, Paris, Larose, 1949, p. 13-28.

[39] FREMEAUX J., op. cit., p. 239.

[40] EMERIT M., op. cit. pp. 43-61.

[41] RICHARD Charles, De l’esprit de la législation musulmane, Alger, Bastide, 1848, p.5.

[42] RICHARD C., De la civilisation du peuple arabe, Alger, Dubos Frères, 1850, pp. 25-32.

[43] Ibid. pp. 13-14.

[44] RICHARD C., Algérie. Scènes de mœurs arabes, Alger, Librairie phalanstérienne, 1850.

[45] RICHARD C., Scènes de mœurs arabes, Paris, Challamel, 1876 3ème ed. (1850), cf. avant-propos p. v

[46] Ibid. p. vi

[47] Ibid. p. viii

[48] Ibid. p. vi

[49] LUCAS P. et VATIN J.-C., op. cit., p. 23.

[50] DAUMAS E., Le Grand Désert, ou Itinéraire d’une caravane du Sahara au pays des Nègres, Paris, Chaix et Cie, 1848, cf. avant-propos.

[51] Ibid.

[52] Cité par FREMEAUX J., op. cit. p. 238.

[53] Lettre de Napoléon III au maréchal Pélissier du 6 février 1863. Cité dans YACONO X., Histoire de l’Algérie. De la fin de la Régence turque à l’insurrection de 1954, Paris, Editions de l’Atlanthrope, 1993, p. 161.

[54] Ibid. L’Etat français conservait néanmoins la possession de tous les territoires et immeubles acquis avant 1863.

[55] Dr WARNIER A., L’Algérie devant l’Empereur, Paris, Challamel, 1865, p. 78.

[56] Ibid, p.78-79

[57] Cité par Alain Messaoudi dans POUILLON (Dir.), Dictionnaire des orientalistes de langue française, Paris, Karthala, pp. 258-259.

[58] DAUMAS E., Mœurs et coutumes de l’Algérie, Paris, Hachette, 1853, cf. préface.

[59] Cf. Revue africaine, Alger, Bastide, 1857, p. 152.

[60] DAUMAS E., La vie arabe et la société musulmane, Paris, Ed. Michel Lévy Frères, 1869 (1863), pp. 308-309.

[61] DAUMAS E. « La femme arabe », dans la Revue africaine, 1912, vol. 56, p. 2.

[62] PELLISSIER E., Annales algériennes, Paris, Libraire militaire/Alger, Bastide, 1854, T.III, cf. préface p. viii

[63] Ibid.

[64] RICHARD C., Scènes de mœurs arabes, Paris, Challamel, 1859.

[65] RICHARD C., Scènes de mœurs arabes, Paris, Challamel, 1876.

[66] RICHARD C., Les mystères du peuple arabe, Paris, Challamel / Alger, Bastide, 1860, pp. v-vi.

[67] Ibid. p. vi.

[68] Ibid. pp. vii-viii

[69] RICHARD C., Examen critique de la Lettre de l’Empereur sur l’Algérie, Toulon, Imprimerie Aurel, 1865, p. 8.

[70] Ibid. pp. 8-9.

[71] Ordonnance du 22 juillet 1834. Cité dans YACONO X., Histoire de l’Algérie, op. cit., p. 86.

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Portrait JC Moreau Written by:

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